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Effervescence au Maroc où l’émergence d’une jeune scène musicale prend les allures de magma en fusion. Entre tradition et contemporanéité, événementiel et divertissement, une nouvelle page d’histoire culturelle s’y écrit en ce moment même. Reportage.
Vingt-cinq ans que quatre grands festivals marocains occupent le devant de la scène à la faveur des médias internationaux. Surdimensionnés, ils sont l’émanation d’une forte tradition de musique savante, qui vient d’être inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco le 12 décembre. Leur programmation éclectique propose des artistes iconiques autant que des découvertes du troisième type. Depuis quinze ans se développent à l’ombre de ces géants de belles initiatives underground associées à l’événement comme aux nouveaux supports digitaux (YouTube, Deezer, Spotify, réseaux sociaux). Délibérément urbaines, elles déboulent sur la Toile, plus digitales que scéniques, et rendent compte de la mutation des habitudes de consommation.
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Depuis les années 90, la multiplication des festivals est telle qu’on peut parler de « cas des festivals » en termes de politique culturelle au Maroc. Sous l’impulsion de Mohamed VI – qui fêtait ses vingt ans de règne durant toute l’année 2019 – ils sont le fruit d’une stratégie visant à valoriser, divulguer et pérenniser le patrimoine national, matériel comme immatériel, à l’intérieur et au-dehors des frontières. Officiellement proclamé plus grand événement musical du monde, orchestré de main de maître par l’association Maroc-Cultures, le Mawazine Festival Rythmes du monde proposera sa 19e édition en juin prochain. Une vitrine exceptionnelle convoitée par les artistes nationaux et internationaux – en particuliers de la sphère francophone et anglophone – qui vient de pulvériser son propre record en accueillant à Rabat 2,75 millions de spectateurs !
DEUX FESTIVALS MONSTRES
Véritable industrie du spectacle impliquant le partenariat d’une quarantaine d’entreprises, il s’impose comme un véritable acteur économique. S’y sont produits Joe Cocker, Quincy Jones, Zahira Rbatia, Dee Dee Bridgewater, Najat Aatabou, Sting, Deep Purple, Faiz Ali Faiz, Trio Joubran, Rod Stewart. Un festival à forte dimension civique, offrant une alternative dans un pays où l’industrie musicale est inexistante et où le marché souffre du piratage. L’un des seuls au monde à ne percevoir aucun argent public, fruit d’une évolution qui lui a permis d’être relativement autonome, adoptant un modèle économique qui minimise le rôle du sponsoring et se dispense de l’aide publique. Aujourd’hui, les revenus variables (billetterie, pass, espaces publicitaires) représentent 68 % du budget total et réduisent à 32 % la part des sponsors.
Désigné par l’ONU en 2001 comme événement majeur contribuant au dialogue des civilisations, il est lui aussi placé sous le haut patronage du Roi.
Inscrit dans la veine artistique de la ville, le Festival de Fès-musiques sacrées du monde, véhicule l’enseignement millénaire d’un héritage savant transmis de génération en génération. Désigné par l’ONU en 2001 comme événement majeur contribuant au dialogue des civilisations, il est lui aussi placé sous le haut patronage du Roi. Fès est le théâtre de l’expression de la musicalité du monde– exclusivement traditionnelle – autour d’une programmation de rêve : Anuna (Irlande), Canticum Novum (France), Sahar Mohammadi & Haïg Sarikouyoumdjian (Iran – Arménie), Svetlana Spajic & Cherifa Kersit (Serbie – Maroc).
RÉCONCILIER TOUS LES PUBLICS
En 1997, en plein cœur de sa Medina fortifiée déjà inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO, le festival Gnaoua d’Essaouira s’était donné comme mission de faire rayonner la musique et la culture gnaoua au Maroc et dans le monde. Justice leur est rendue aujourd’hui avec cette nouvelle distinction obtenue auprès de l’UNESCO. Les Maâlems, dépositaires d’une longue tradition musicale mystique et thérapeutique rencontrent les plus grands musiciens du monde pour des créations uniques. Cet engouement venu de l’international a fait décoller le jeune festival : Pat Metheny, Shusheela Raman, Lucky Peterson en sont fous. Il redore le blason d’un art gnaoui tombé en désuétude auprès du jeune public délaissant ses racines pour des musiques plus médiatiques. Cela a restauré une relation d’intimité entre confréries musicales, artistes internationaux et publics de toutes générations.
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Festif, l’excellent Jazzablanca fondé en 2006 propose une affiche Jazz et musiques actuelles exigeante. Il peut s’enorgueillir d’être en constante recherche de pépites et d’aller à la rencontre des légendes internationales. Sa programmation et ses retombées médiatiques le placent en acteur majeur du paysage culturel et il contribue à l’établissement d’une culture jazz au Maroc. Réunissant un public hétéroclite de plus en plus averti, celui-ci ne se résume plus, comme lors des premières éditions, à quelques aficionados du concept scénique. Au contraire, aujourd’hui, c’est le contenu de la programmation pur jazz, pop, électro, rock ou trad, qui fait la différence avant tout. De l’insolite avec Metronomy, de l’iconique en Patti Smith, et de la virtuosité multi-primée avec Esperanza Spalding et ses comparses, Marcus Miller, Hamid El Kasri, Billy Cobham.
UNE JEUNE GÉNÉRATION MORDANTE
En marge de ces événements retentissants, on assiste à l’essor d’une identité musicale et culturelle urbaine. Depuis les années 90, rappeurs, slameurs, métalleux, et autres artistes (street art, break dance, hip-hop) témoignent d’un Maroc qui cherche à s’ouvrir sur de nouveaux styles. La scène émergente se donne les moyens d’exister via les nouvelles technologies et les réseaux sociaux et monte des festivals alternatifs aux moyens beaucoup plus modestes. L’inédit, c’est la liberté de ton adoptée par cette jeune avant-garde. « Loin du folklore, la musique urbaine dénonce souvent les maux, réveille les consciences, mais elle n’est pas pour autant toujours sérieuse, subversive et engagée. Des groupes comme Mobydick, LooNope, puisent dans les jours heureux, ou caricaturent les expériences sombres en produisant des textes mordants et humoristiques, où l’autodérision rejoint l’absurde ». Dominique Caubet et Amine Hamma ont compilé la jeune histoire de ce phénomène dans JIL LKLAM (La génération des mots) Poètes urbains, un ouvrage de référence, paru aux Éditions du Sirocco en 2017.
Pour la première fois au Maroc, on envisage que la culture puisse contribuer au PIB en matière de création d’emploi, d’exportation, comme c’était déjà le cas en Égypte et au Liban.
Malgré ce succès de rassemblement générationnel, il demeure un clivage entre culture officielle et nouvelle vague musicale. Selon Nabil Jebbari fondateur-producteur de Castquête Entertainment dédiée au celebrity marketing et à la production cinématographique et musicale : « À un moment donné, pendant quinze ans, il n’y a pas eu de lien entre les générations. Sans doute un manque de volonté couplé au fait que le marché était engendré par les artistes et non pas par les producteurs ». Si le manque de moyens favorise paradoxalement l’innovation, les œuvres restent parfois inabouties. « On déniche les talents, mais le parcours ne suit pas au niveau des producteurs », souligne Imad Kotbi, directeur de Radio Chada à Casa. Peu parviennent à se professionnaliser. L’arrivée d’internet a commencé à changer la donne en offrant une visibilité instantanée et une nouvelle catégorie de mécènes issus de l’industrie, de l’économie ou de la politique, a émergé en même temps que les festivals. Pour la première fois au Maroc, on envisage que la culture puisse contribuer au PIB en matière de création d’emploi, d’exportation, comme c’était déjà le cas en Égypte et au Liban.
ROCK IN THE CASBAH
Le groupe OCP, leader mondial du marché des phosphates, soutient des centaines d’entreprises culturelles dont son proche voisin L’Boulevard – festival underground avant-gardiste, implanté lui-même en pleine « Silicon Valley » casablancaise. Ce modèle initiateur de changement ne parvient pas toujours à équilibrer son budget et se voit contraint d’annuler certaines éditions, en dépit du royal coup de pouce de Sa Majesté qui a versé par deux fois, et sur ses propres deniers, la somme de deux millions de dirhams (environ 200 000 €). Pour Hicham Bahou, co-directeur de L’Boulevard et qui a vu le festival décoller grâce à cette manne : « C’est très important de savoir qu’on est appuyé par la plus haute autorité du pays. » Mohamed Merhari et Hicham, fondateurs et directeurs du collectif d’artistes et du festival dressent un bilan positif de ce 19e rendez-vous né d’un désir de liberté et de renouveau : dix jours de concerts ébouriffants, plutôt métal et hard-rock, mais aussi des sons de toutes cultures alternatives dans une configuration à échelle plus humaine. Chez Soundtrip ou Loonope, l’héritage de Deep Purple, Led Zeppelin, Jimi Hendrix est parfaitement assimilé, réinjecté dans une texture sonore novatrice au service d’une vision contemporaine. Il en va de même des projets électros, vent en poupe, rassemblés dans leur propre festival en un décor idyllique autour d’une programmation pointue de plus de soixante artistes par édition. Sous la houlette d’Abdeslam Alaoui (cofondateur, directeur artistique) aka Daox lorsqu’il officie en musicien-producteur, le Moga Festival d’Essaouira relève d’une vraie identité prenant du galon à chaque édition. Les DJs marocains n’imitent personne. Talentueux, Daox fédère autour de lui nombre d’artistes et DJs locaux. « On produit un festival international à destination des marocains, contrairement à Marrakech qui vise plus explicitement la clientèle étrangère ». Moga est un petit biotope fertile de l’ère du digital !
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RADIOS DIGITALES ET MARCHÉ INTERNET
NRJ Maroc est la première radio à utiliser un modèle économique qui séduit, structuré autour du digital, de l’évènementiel, du gaming et de la musique. Un « enrobage » judicieux incluant le gaming au sein de la programmation de festivités musicales pour récupérer le jeune public. « Célébrer, explorer, découvrir, partager des moments d’émotions et d’adrénaline positive. C’est l’intention. Pas moins », déclare Mehdi Kerati à la direction d’NRJ Maroc à Casablanca. On « expérimente » sur le digital dans un Maroc à deux vitesses, entre « système D » et médiatisation rapide. Certains trouvent la bonne formule. Tout va très vite dans un marché encore trop assisté, mais qui devrait pouvoir prospérer à partir de sa distribution comme c’est le cas au Nigéria ou en Inde. Et Nabil Jebbari de jubiler : « Merci internet ! En un clic, je référence ! Une tornade arrive, il faut qu’ils se tiennent prêts. Avant c’était un marché d’offres et de réseau. Aujourd’hui c’est un marché de demande sur la Toile. La meilleure production ou idée gagnera dans ce système. Ça l’emportera au mérite ! »
Alexandra Do Nascimento
JIL LKLAM, POÈTES URBAINS Dominique Caubet et Amine Hamma Le Sirocco 250 p. – 45 €

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