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Cela fait dix ans que le phénomène des YouTubeurs a explosé en France, portant sur le devant de la scène des ados geeks profitant de leur maîtrise des nouveaux médias pour s’imposer en contournant les circuits classiques. De la jeunesse, de la subversion, de l’inédit ? On aurait souhaité que le successeur du Minitel permette à la jeune génération de subvertir l’ennui d’une culture officielle formatée, mais les Cyprien, Hugo-tout-seul, Squeezie, et Norman, donc, se contentèrent de filmer des sketchs de fête de fin d’année de classe de troisième. Même après avoir passé vingt ans. Un âge où Ian Curtis révolutionnait la musique de son temps, où Arthur Rimbaud entamait l’ultime phase de son œuvre, où James Dean livrait à son époque une icône.
NICHÉ SUR LA TOILE
C’est que l’immense horizon et l’infinie liberté que paraissait offrir la Toile couvaient de nombreux paradoxes. Parmi ceux-ci, le fait que ce réseau sans limite, au lieu d’accroître la perception de l’universel, allait multiplier les niches. L’adolescent de 2010, plutôt que de chercher l’écho de son tremblement dans des œuvres immortelles dont les auteurs, lointains dans l’espace ou dans le temps, se faisaient pourtant intimes par le vecteur du génie, se laissait fasciner par des semblables.
Au lieu des fous, des illuminés, des féroces, perdus dans les flots ou dans les siècles, que la culture classique ramenait traditionnellement aux jeunes gens pour que s’éclaire en eux leur soif d’infini, le copain de classe éteignait toute angoisse, si spontanément complice, riant gentiment des déboires affectant la maturation, rendant tout aussi inoffensif qu’eux-mêmes.
Des semblables trop jeunes et incompétents pour bénéficier d’une mise en avant quelconque dans l’ancien monde, mais qui se révélaient dans les bourdonnements du continent virtuel. Ils n’étaient pas bien plus doués que le blagueur du fond du bus et conservaient un côté « bon élève », polis voire falots, propres à rassurer tout le monde. Au lieu des fous, des illuminés, des féroces, perdus dans les flots ou dans les siècles, que la culture classique ramenait traditionnellement aux jeunes gens pour que s’éclaire en eux leur soif d’infini, le copain de classe éteignait toute angoisse, si spontanément complice, riant gentiment des déboires affectant la maturation, rendant tout aussi inoffensif qu’eux-mêmes.
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CONNECTÉ AU NÉANT
Comme ses collègues YouTubeurs , Norman ne sait pas jouer la comédie, ni écrire, ni développer sur le monde un point de vue original, mais ça n’a aucune importance puisque son succès ne tient pas à l’élévation qu’un talent lui conférerait mais à la proximité virtuelle avec son public que sa médiocrité renforce. Loin d’être une possibilité d’ouverture systématique, Internet a décuplé l’entre-soi, permettant à ses connectés de ne jamais se débrancher d’eux-mêmes.
Désormais qu’ils passent la trentaine, ils frôlent difficilement les 16 ans d’âge mental. Norman a beau jeu d’ironiser sur sa suspecte « maturité » pour titrer son nouveau spectacle. Les YouTubeurs ne mûrissent pas. Mais, dans leur chambre mal aérée, ce sont des élèves de Seconde qui pourrissent.
Par conséquent, au lieu de tirer leurs camarades hors de leur chambre pour les propulser dans l’univers adulte, Norman et ses copains les y ont enfermés comme si l’extérieur n’était qu’un miroir numérique aux reflets infinis. L’éternel décor de leurs vidéos est cette chambre de lycéen bouclé à double tour où ils perpétuaient l’humour du collège. Désormais qu’ils passent la trentaine, ils frôlent difficilement les 16 ans d’âge mental. Norman a beau jeu d’ironiser sur sa suspecte « maturité » pour titrer son nouveau spectacle. Les YouTubeurs ne mûrissent pas. Mais, dans leur chambre mal aérée, ce sont des élèves de Seconde qui pourrissent.
Romaric Sangars
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