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Hugo Jacomet, apôtre de l’art sartorial, développe sa conception de l’élégance masculine pour L’Incorrect. Plus qu’un style vestimentaire, une posture, une éthique, une manière de ne pas se rendre au grand affadissement moderne.
A l’heure où dominent le « casual wear » et l’avachissement (en témoignent les tenues jeans-baskets des nababs de la start-up nation), il peut paraître suranné d’accorder de l’importance à la coordination des couleurs entre sa pochette et ses bas. Ce n’est pas ce que pense une minorité toujours croissante de gentlemen qui, tels les dandys du XIXe siècle, tentent de ramener un éclat de civilité dans un monde enlaidi. Une de leurs icônes se nomme Hugo Jacomet, fondateur du blog Parisian Gentleman, et désormais auteur de plusieurs livres sur la question. À l’occasion des sorties conjuguées de deux de ses nouveaux opus, la version française de son livre dédié à l’élégance à l’italienne, The Italian Gentleman et d’un magnum opus consacré à l’art bottier, Souliers, le pape de l’élégance masculine, flanqué d’Andy Julia, son photographe virtuose, nous ont accueillis avec un excellent champagne.
C’est par lui qu’il découvrira l’importance de la précision du geste, la patience à déployer devant les matières nobles, la tradition du beau et la grandeur et l’humilité de ces métiers manuels, tant éloignés des autels modernes édifiés à Mammon.
UN ENFANT FASCINÉ PAR LE CUIR
Si certains seraient tentés de voir en Hugo Jacomet un énième bourgeois futile et vaniteux, il n’en est pourtant rien : né en banlieue (« pas vraiment les beaux quartiers, nous glisse-t-il), d’un père représentant de commerce et d’une mère couturière, il acquiert très jeune la passion du beau vêtement par l’influence, notamment, de son grand-père, bottier pour l’école nationale d’équitation. C’est par lui qu’il découvrira l’importance de la précision du geste, la patience à déployer devant les matières nobles, la tradition du beau et la grandeur et l’humilité de ces métiers manuels, tant éloignés des autels modernes édifiés à Mammon. « J’ai été, dès mon plus jeune âge, plongé dans une fascination pour le cuir », nous explique-t-il. Après une jeunesse passée en Ille-et-Vilaine, il décide de gagner Paris où il mène pendant plusieurs années avec succès une carrière dans l’audiovisuel, avant de se décider, frappé d’insomnies, un soir de janvier 2009, à écrire sur l’art tailleur.
Dans une époque où tout va à un rythme effréné, où idées, événements et personnalités apparaissent et disparaissent à une vitesse hallucinante, où la mode s’appelle « fast fashion » parce qu’elle varie en toute saison, l’idée de devoir attendre plusieurs mois, voire plus d’une année, pour recevoir un vêtement peut paraître complètement anachronique.
DU BLOG À L’ÉCHO MONDIAL
D’abord simple blog, le site prend de l’ampleur, jusqu’à devenir une machine de guerre dédiée à l’élégance masculine : traduit dans une dizaine de langues, il s’adjoint ensuite une chaîne YouTube et organise des événements partout autour du globe. Une réussite sur-mesure, pourrait-on dire ! Mais au-delà, l’ « art sartorial » évoque aussi des problèmes de notre temps. Dans une époque où tout va à un rythme effréné, où idées, événements et personnalités apparaissent et disparaissent à une vitesse hallucinante, où la mode s’appelle « fast fashion » parce qu’elle varie en toute saison, l’idée de devoir attendre plusieurs mois, voire plus d’une année, pour recevoir un vêtement peut paraître complètement anachronique. D’un autre côté, à l’ère du souci écologique, le sur-mesure se révèle aussi l’option la plus pertinente : produit en circuit court, par des personnes qualifiées, sans avoir recours à des sweat-shops qui exploitent des enfants des pays asiatiques, disponible sans qu’il soit nécessaire de les acheminer par de polluants cargos, le vêtement sur-mesure représente un choix vertueux. En outre, son prix évidemment plus élevé qu’un vêtement de chez H & M. pousse à une consommation réfléchie, loin de l’accumulation frénétique à laquelle nous poussent soldes et autres Black Fridays…
Il faut entre soixante et quatre-vingt heures pour fabriquer un costume. C’est complètement anachronique.
GRANDEUR DES PETITES MAINS
Les militants vegans refusant les tissus d’origine animale, sont, comme le fait très justement remarquer Hugo Jacomet, généralement peu au fait de la nature. « On ne tue pas des moutons pour faire de la laine. Le cuir utilisé est un sous-produit des abattoirs. On ne tue pas des animaux pour leur cuir, on récupère le cuir des animaux qui ont été tués pour autre chose. Le travail à la main, le travail des « petites mains », dans des ateliers comme ceux de Cifonelli (le tailleur historique de Parisian Gentleman) peut-être perçu de cette manière, puisque les artisans travaillent à la main sans une machine à l’horizon. Il faut entre soixante et quatre-vingt heures pour fabriquer un costume. C’est complètement anachronique. En termes de tarif, on rémunère un artisanat d’art dont on a pourtant prédit la mort depuis cinquante ans et qui ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui ! », nous assure-t-il.
Cet art de la transmission, on le retrouve de nos jours chez des tailleurs, où, tant que leur maison existe encore, les costumes peuvent être ramenés sans frais pour être retouchés ! Transmission, tradition, longévité.
SUPÉRIORITÉ MORALE DU SUR-MESURE
Si le sur-mesure, le « bespoke », comme on l’appelle aussi, est relativement cher (compter à partir de 2 500 € pour certaines maisons, bien plus pour d’autres), il nous ramène à une époque où il y avait des tailleurs de quartier à tous les coins de rue, et où tout le monde, même dans les foyers les plus modestes, avait au moins un « habit du dimanche ». Nul besoin de sur-mesurer coûteux, mais un honnête costume d’échoppe locale, généralement choyé, est souvent passé de père en fils. Cet art de la transmission, on le retrouve de nos jours chez des tailleurs, où, tant que leur maison existe encore, les costumes peuvent être ramenés sans frais pour être retouchés ! Transmission, tradition, longévité. Contrairement aux oripeaux de la fast-fashion, qui ne sont parfois plus portables après seulement quelques lavages, où se déchirent au bout de deux mois – et n’évoquons même pas les horreurs thermocollées vendues à bas prix dans les grandes surfaces – un costume de qualité survivra souvent à son propriétaire, s’il sait en prendre soin.
Lire aussi : Pierre soulages est-il le peintre le plus surestimé de notre époque ?
L’ÉLÉGANCE : UN RESPECT DE SOI ET DES AUTRES
Contrairement aux idées reçues, « l’élégance n’est pas un truc de riches ». Il est d’ailleurs très facile de trouver en ligne ou dans certaines boutiques des costumes, cravates, pochettes, ou souliers de grande qualité à des prix avoisinant ceux des costumes de prêt-à-porter bas de gamme. Pourquoi mettre 150 € dans un costume en viscose inconfortable, trop chaud l’été, trop froid l’hiver, et qui se déchirera dans l’année, quand, pour 200 € on peut acquérir un costume quasiment indestructible ? Les bonnes adresses ne manquent pas. Bien entendu, il faut les trouver soi-même, mais cela fait partie du jeu ! « L’élégance, c’est le respect de soi-même et le respect des autres. Et c’est bien souvent l’apprentissage de techniques ancestrales ». En effet, l’élégance commence d’abord par savoir trouver ce qui va à chacun, sans s’imposer quoi que ce soit. Comme le précise Hugo, par exemple : « Le meilleur costume pour aller à un entretien d’embauche, c’est celui que vous préférez. Les codes ont changé. Ce qui va faire la différence, ce n’est pas ce que vous portez, mais à quel point vous vous sentez bien dans ce que vous portez ».
« Il y a une nouvelle génération de jeunes gens qui sont élégants par rébellion, ou plus exactement par effet de réaction. Leurs parents ont fait 1968, ont rejeté les codes de papa : plus de cravate, on se relâche, la mode du « casual Friday » et J. P Morgan enjoignant ses cadres à ne plus porter de cravate au bureau, comme si celle-ci représentait désormais un crime de lèse-majesté envers les nouveaux milliardaires de la Silicon Valley en tongs et en short.
LA NOUVELLE CONTRE-CULTURE PORTE UNE CRAVATE
On retrouve cette philosophie dans l’une des citations fétiches d’Hugo Jacomet, de ce poète duXVIIIe siècle nommé Alexander Pope : « La vraie aisance vient de l’art, pas de la chance, ceux qui ont appris à danser se meuvent plus facilement ». Si Nicolas Gomez Davila affirmait que « le monde moderne (était) un soulèvement contre Platon », il faut noter qu’il représente aussi une complète subversion des valeurs, et de nos jours, s’habiller ne serait-ce que correctement peut attirer des regards étonnés. Dans ce cas, l’élégance ne devient-elle pas une forme de rébellion ? « Il y a une nouvelle génération de jeunes gens qui sont élégants par rébellion, ou plus exactement par effet de réaction. Leurs parents ont fait 1968, ont rejeté les codes de papa : plus de cravate, on se relâche, la mode du « casual Friday » et J. P Morgan enjoignant ses cadres à ne plus porter de cravate au bureau, comme si celle-ci représentait désormais un crime de lèse-majesté envers les nouveaux milliardaires de la Silicon Valley en tongs et en short. Aujourd’hui ce n’est même pas un acte de rébellion, c’est une contre-culture qui vient de s’installer : celles des gens qui s’habillent non pas par obligation, mais par envie. La rébellion existe bien, mais elle a changé de camp ».
Au moment où sont écrites ces lignes, en pleine « Fashion Week » où les défilés exposent une laideur inédite, ces mots frappent. Souliers s’inscrit dans cette démarche et dans un monde d’avant la dématérialisation où « la pesanteur reprend son sens » : le livre est un objet lourd, beau, aux textes précis et aux photos somptueuses, à mille lieux des clichés édulcorés des livres de mode.
PLUS LENT, PLUS LOURD, PLUS VRAI
En bon chrétien, Hugo Jacomet n’en est pas pourtant un ayatollah ! « Je ne veux pas obliger tout le monde à porter une cravate. Notre propos est de ré-intéresser les gens aux vraies choses. D’aller voir ce qu’il se passe derrière. La culture se trouve derrière : chez le maître-tailleur, chez le maître-bottier. Les gens qui « designent » la mode ne nous intéressent pas. Ce qui nous intéresse, c’est ceux qui font le style et qui fabriquent eux-mêmes ce dont ils parlent. » Au moment où sont écrites ces lignes, en pleine « Fashion Week » où les défilés exposent une laideur inédite, ces mots frappent. Souliers s’inscrit dans cette démarche et dans un monde d’avant la dématérialisation où « la pesanteur reprend son sens » : le livre est un objet lourd, beau, aux textes précis et aux photos somptueuses, à mille lieux des clichés édulcorés des livres de mode. « La lenteur reprend son sens », également, puisque certains des bottiers présentés dans le livre exigent un minimum d’un an d’attente « non pas pour commander votre soulier, mais pour avoir le droit de passer commande ». Des pratiques qui semblent ahurissantes à une époque où règne la livraison en 24 heures grâce aux ouvriers maltraités d’Amazon. C’est que l’univers sartorial est « univers de valeurs », comme le précise Andy Julia. « On peut discuter pendant des heures autour d’un soulier, autour d’un verre de vin… C’est la même chose. Quand on photographie des natures mortes, on voit vite un pont entre les belles choses. Les carrosseries des voitures, l’argenterie, les flacons de parfum, les souliers… ils prennent la lumière de la même manière. C’est très compliqué à éclairer : on voit autant la lumière que son contour », ajoute-t-il.
L’art sartorial est aussi, et peut-être surtout, la transmission de savoirs ancestraux face au délitement des cultures, la résistance des valeurs face aux coups de boutoir de la vulgarité.
CEUX QUI S’OPPOSENT AU RELÂCHEMENT DU MONDE
Pour Souliers, Andy Julia a ainsi dû photographier parmi les meilleurs bottiers au monde, des maîtres ancestraux aux jeunes loups venus grossir les rangs de ceux qui s’opposent au relâchement du monde. Parmi ces jeunes loups, Pierre Corthay, qui nous fera l’honneur de nous rejoindre en milieu d’interview. Seul bottier français à avoir reçu la distinction de « maître d’art », il est le créateur de l’Arca, son modèle iconique, et continue à produire, dans sa petite échoppe de la rue de Volney, des souliers pour les plus distingués des gentlemen. Cependant, que ce soit dans Souliers, dans Parisian Gentleman ou encore dans Italian Gentleman, une même chose unit tous ces artisans : l’amour de leur art. Qu’il s’agisse de Pierre Corthay, de Lorenzo Cifonelli, ou encore de Giuseppe Dalcuore, tous ont la même passion fervente pour leur métier. Chez Stark and Sons, que L’Incorrect a interviewé il y a quelque temps, sont faits les costumes des Immortels, brodés de fil d’or par la dernière personne au monde maîtrisant cette technique. L’art sartorial est aussi, et peut-être surtout, la transmission de savoirs ancestraux face au délitement des cultures, la résistance des valeurs face aux coups de boutoir de la vulgarité. C’est en cela qu’il rejoint l’excellence viticole, notre tradition culinaire, l’artisanat français en général : toutes ces survivances d’un monde qui refuse obstinément de finir broyé dans le grand mixeur mondialiste. L’opposition à un monde gris, sans saveur, sans odeur, où tout vaut tout et donc rien. C’est donc en cela que l’élégance n’a rien de superflu.
SOULIERS Hugo Jacomet Photos d’Andy Julia Gründ 240 p. – 69 €

Hugo Jacomet Photos de Lyle Roblin Intervalles 304 p. – 49 €

LES CONSEILS D’HUGO JACOMET
Quelle couleur choisir pour un premier costume ?
Si vous démarrez votre garde-robe, malgré tout ce que l’on peut dire autour de vous sur la mort du costume, et que vous avez un métier dans lequel il ne faut pas trop flamboyer, commencez par un costume gris ou un costume bleu. Le gris et le bleu sont les deux piliers fondamentaux de l’élégance masculine classique.
L’habit fait-il le moine ?
L’habit ne fait pas le moine. J’ai vu des crétins très bien habillés, j’ai vu des gens extrêmement brillants très mal fagotés, mais soyons sérieux les uns avec les autres, si on a les deux, c’est quand même mieux !
Motifs de cravate ?
Aujourd’hui je porte un motif Prince de Galles. C’est un motif qui vient des clans écossais. J’aime beaucoup également les cravates à pois, même si cela fait penser à Gilbert Bécaud. La cravate à pois, bien portée, est très jolie.
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