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Pierre soulages est-il le peintre le plus surestimé de notre époque ?

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21 février 2020

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Soulages a eu cent ans le 24 décembre, anniversaire qui fut fêté au Centre Pompidou, avec une présentation de ses œuvres entrées dans les collections nationales ; au musée du Louvre, avec une exposition placée sous le haut patronage du Président de la République et pour laquelle les conservateurs ont dû déménager les œuvres de Cimabue, de Giotto et de Paolo Uccello ; et par la mise en vente d’une toile de 1960, adjugée 9,6 millions d’euros. Toutes les institutions semblent donc s’unir pour nous enjoindre d’admirer le plus célèbre des peintres français vivants. Une abstraction élégante et contemplative ? Ou une peinture prétentieuse et vaine ? C’est en tout cas ce qu’affirme le commissaire d’exposition Jérôme Serri, l’une des seules voix discordantes dans ce concert de louanges.

 

 

 

 

OUI. SON NOUVEL ESPACE EST UNE PLAISANTERIE

 

À un historien qui l’écoutait aussi religieusement qu’Orgon, l’artiste a raconté sa découverte de la lumière, un matin, à la faveur d’un tableau noir qu’il estimait la veille avoir raté : « Au réveil je suis allé voir la toile. J’ai vu que ce n’était plus le noir qui faisait vivre la toile mais le reflet de la lumière sur les surfaces noires. Sur les zones striées la lumière vibrait, et sur les zones plates tout était calme. Un nouvel espace : celui de la peinture n’est plus sur le mur, comme dans la tradition picturale byzantine, il n’est pas non plus derrière le mur, comme dans les tableaux perspectifs, il est désormais devant la toile, physiquement. La lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau. En outre, la lumière vient de la couleur qui est la plus grande absence de lumière. Je poursuis dans cette voie ». Bien. Sauf que dire que l’art byzantin ordonne sa représentation sur le plan quand l’art florentin l’ordonne sur des lignes de fuite procède d’une approche sommaire de ces deux grands moments de l’histoire de l’art. Le sens de ce qui se joue dans l’opposition de Florence à Byzance est ailleurs. Il est dans l’antagonisme métaphysique entre une écriture sacrée qui, dans la tradition byzantine, exige la mise entre parenthèses de notre perception du monde, et une célébration profane de cette dernière par le Quattrocento. Encore faut-il préciser que, dans cette célébration, il ne s’agira jamais pour l’artiste de la Renaissance d’adhérer au prosaïsme du monde, et de se perdre, comme les Pompiers cinq siècles plus tard, dans un réalisme gouverné non plus par l’esprit mais par l’optique. Au royaume des cieux byzantin, le Quattrocento oppose non pas l’ici-bas, mais un autre royaume. Un royaume qui désormais appelle moins l’adoration que l’admiration, et qui est le royaume de « l’irréel », comme le nomme André Malraux. En face de la Vérité de Byzance, de son surnaturel, de son hiératisme, la Renaissance invente un somptueux poème dans lequel la Vierge, quittant son fond d’or pour les paysages toscans, peut rejoindre Vénus dont elle devient, selon le mot de l’auteur des Voix du silence, la « cousine ».

De même que chacune des deux petites paysannes de Molière, entendant ce qu’elle veut bien entendre, se croit persuadée d’être la promise de Don Juan, de même chacun, voyant ce qu’il veut bien voir dans un Soulages, se croit persuadé d’en être le juste interprète.

 

OUI. CHACUN VOIT SOULAGES À SA PORTE

 

Dans une plaquette publiée par Actes Sud, Michaël de Saint Chéron et Matthieu Séguéla nous expliquent, l’un que le Président Léopold Sédar Senghor avait été bouleversé par un Soulages comme par un masque africain, l’autre que l’ancienne plume de François Mitterrand, Erik Orsenna, avait dans son bureau à l’Élysée un Soulages qui lui ouvrit l’une des portes de la sérénité japonaise. Le peintre ne se serait-il pas finalement comporté avec l’Afrique et le Japon comme Don Juan avec Mathurine et Charlotte ? De même que chacune des deux petites paysannes de Molière, entendant ce qu’elle veut bien entendre, se croit persuadée d’être la promise de Don Juan, de même chacun, voyant ce qu’il veut bien voir dans un Soulages, se croit persuadé d’en être le juste interprète. Le peintre ne prit-il pas d’ailleurs les devants en déclarant, dans le pire jargon creux des années 70, que sa peinture est « un espace de questionnement où les sens qu’on lui prête peuvent se faire et se défaire » ?

 

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OUI. L’OUTRENOIR EST UNE OUTRE VIDE

 

Dans une lettre de 1948, Soulages écrit : « Dans ce qu’elle a d’essentiel la peinture est une humanisation du monde ». Non seulement cette phrase est un plagiat d’André Malraux, mais, coupée de l’exposé qu’elle conclut dans Les Noyers de l’Altenburg, elle a peu de sens. En quoi une peinture « outrenoire », qui se veut en attente d’un sens toujours improbable et où chacun apporte la signification qui lui plaît, serait-elle une humanisation du monde ? L’Égypte, la Grèce, Byzance, la Chrétienté, Florence, l’Extrême-Orient, l’Afrique, l’Inde ont opposé à la fatalité du monde dans lequel l’homme se trouve jeté, des univers spirituels singuliers qui réduisaient cette fatalité à l’échelle humaine. Sensibles à la donnée spécifique des arts de ces différentes civilisations, à leurs systèmes de formes chargés hier de capturer les dieux, nos artistes – c’est la spécificité de notre art moderne – ont voulu conquérir leur autonomie de créateur. De Manet à Picasso, aucun peintre n’a prétendu que son travail pouvait se prêter à toutes les significations. Tous entendaient créer des œuvres capables de tenir par la seule force interne de leur style. Des œuvres dont « le fait pictural », selon l’expression de Braque, se suffise à lui-même et soit la raison de notre émotion. Ce n’est pas le cas de celles de Soulages qui, en prétendant pouvoir tout dire, restent inexorablement muettes.

« Tout amour file vers Dieu, que celui-ci existe ou non. Tes peintures, leur grosse main noire plaquée sur ma poitrine pour sentir mon cœur battre – c’est pareil. »

 

OUI. ET IL REND BOBIN PLUS KITSCH QUE JAMAIS

 

« Tout amour file vers Dieu, que celui-ci existe ou non. Tes peintures, leur grosse main noire plaquée sur ma poitrine pour sentir mon cœur battre – c’est pareil. » Ainsi s’exprime le poète Christian Bobin dans une interminable lettre à son ami Pierre Soulages publiée pour l’occasion. Enrôlée pour amplifier la notoriété d’un artiste, la poésie verse à son tour dans le pire cabotinage.

 

 

Jérôme Serri

 

 

 

Ancien collaborateur parlementaire, journaliste littéraire, Jérôme Serri a publié Les Couleurs de la France, avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (Hoëbeke), Roland Barthes, le texte et l’image (Éditions Paris-Musées) et participé à la rédaction du Dictionnaire Malraux (CNRS éditions). Il a notamment été commissaire des expositions Les planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert vues par Roland Barthes, et « Horriblement ressemblant », les Officiels vus par André Malraux.

 

 

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