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Dans un essai au vitriol qui manie élégance stylistique et légèreté aristocratique, Benoît Duteurtre analyse la politique anti-voiture d’Anne Hidalgo qui a rendu beaucoup plus difficiles les déplacements dans Paris au nom d’une propagande qui prétend faire le bien des administrés contre leur gré et multiplie les animations qui ne profitent qu’à un cercle très restreint de personnes.
Pourquoi avoir écrit un ouvrage qui mélange réalité et fiction, notamment lorsque vous vous imaginez en maire, vous-même, à la fin du récit ?
Comme la politique parisienne me met en colère, j’ai voulu tempérer cette colère par la fantaisie : mon tempérament de polémiste, mais aussi de romancier, me pousse à m’amuser avec les sujets pénibles. J’ai donc imaginé qu’un sosie d’Anne Hidalgo venait me persécuter jusqu’au milieu de la nuit pour m’obliger à enfourcher une bicyclette (alors que j’ai horreur du vélo) ; ou qu’elle se distrayait, à l’Hôtel de ville, en plan – tant des aiguilles dans une poupée à mon image pour m’in – fliger quantité de désagréments. Mais ces chapitres ont un sens plus profond. Anne Hidalgo, en effet, dit s’étonner que certaines personnes lui vouent une haine « irrationnelle ». Eh bien, je mets en scène cet irrationnel en décrivant mes cauchemars et la question qu’ils soulèvent: pourquoi cette élue qui devrait faciliter ma vie quotidienne s’évertue-t-elle à la pourrir au nom d’un tas de bonnes causes ?
Quant à la fiction d’un Paris personnel, à la fin du livre, c’est encore un mélange entre des propositions sensées (limitation des cars de tourisme ou des enseignes de marques, relance de l’artisanat local…) et une volonté d’ironiser sur ma nostalgie d’un ancien Paris que je réinvente pour me faire plaisir – avec ses Halles de Baltard chères aux poètes disparus !
Vous décrivez Anne Hidalgo comme une personne sectaire, cassante et idéologue, remplie de certitudes et prompte à diaboliser ses adversaires. Quelle est sa véritable personnalité pour autant qu’on puisse la cerner ?
Je ne la connais pas, mais j’ai pu observer ce style cassant et même méprisant pour ses adversaires, notamment après la fermeture des voies sur berges (mesure brutale et spectaculaire, comme beaucoup d’aspects de sa politique), alors que des centaines de milliers de Parisiens et de banlieusards enduraient une galère sans fin. Loin d’entendre leurs difficultés, elle n’a voulu y voir qu’une réaction de « lobbies conservateurs », quand ce n’étaient pas des ennemis de la femme (un argument utilisé aussi par Ségolène Royal).
Non, ils entendent conduire une action morale plus vaste et enrôler derrière eux la population. Ils ne sont pas là pour entretenir Paris, mais pour sauver la planète, pour dénoncer les prisonniers d’opinion ou les féminicides, et intervenir à tout propos sur leur compte Twitter
Mais elle a également ce côté maîtresse d’école, ou monitrice de colonies de vacances que j’utilise pour la décrire, et qui caractérise les nouveaux élus locaux dont elle est devenue l’emblème : ces maires, en effet, ne se contentent plus d’administrer une ville en la rendant pratique et agréable à ses habitants. Non, ils entendent conduire une action morale plus vaste et enrôler derrière eux la population. Ils ne sont pas là pour entretenir Paris, mais pour sauver la planète, pour dénoncer les prisonniers d’opinion ou les féminicides, et intervenir à tout propos sur leur compte Twitter. Ils se voient sans modestie comme les prophètes d’une société future à l’école de laquelle la population doit se mettre.
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Anne Hidalgo a fait fermer les voies sur berge rive droite et a multiplié les travaux qui ont généré partout dans Paris des bouchons considérables et une pollution bien supérieure à celle qui existait auparavant. Comment expliquer un tel naufrage ?
C’est d’abord le goût des mesures spectaculaires. Cette surenchère de la communication inspire des décisions absurdes, selon moi, comme de fermer le tronçon de la voie Georges Pompidou qui contribuait, rive droite, à désengorger le centre de Paris, mais aussi à faciliter la circulation des véhicules d’urgence. Sans aucun égard pour cet équilibre, la ville en lutte contre la voiture a trouvé un slogan: « On va rendre les berges aux Parisiens » (slogan faux car les berges, historiquement, n’ont jamais été très fréquentées, sinon par les mariniers). Immédiatement, la circulation interdite le long de la Seine s’est reportée sur les quais supérieurs qui étaient de vrais lieux de promenade et de vie parisienne. Le trafic y est devenu insupportable, comme dans les quartiers adjacents. Autour du Châtelet ou boulevard Saint-Germain, les embouteillages ont atteint une intensité nouvelle aggravant la pollution de l’air, mais aussi le bruit, les sirènes. Les bouquinistes en sont les premières victimes. Quant aux fameuses berges « rendues » aux Parisiens, elles ne sont pas devenues une paisible promenade, mais ce qu’Anne Hidalgo qualifie une « autoroute citoyenne » ? un terme que Philippe Muray aurait pu inventer!
D’autres mesures auraient pu rendre la ville plus agréable, moins embouteillée, moins agressive, sans pour autant persécuter les conducteurs: comme de limiter les bus touristiques qui se sont multipliés, ou de contrôler le stationnement et les couloirs réservés.
Il faut mentionner aussi cette volonté extraordinairement perverse de « dégoûter » l’automobiliste en empoisonnant sa vie quotidienne. Conformément à ce postulat, l’administration municipale laisse se multiplier partout les chantiers qui se prolongent pendant des mois sans aucun contrôle (autrefois la mairie réservait les travaux aux périodes de vacances). D’autres mesures auraient pu rendre la ville plus agréable, moins embouteillée, moins agressive, sans pour autant persécuter les conducteurs: comme de limiter les bus touristiques qui se sont multipliés, ou de contrôler le stationnement et les couloirs réservés. Sauf qu’il n’y a plus aucun contractuel en ville pour surveiller ces incivilités (ni celles des cyclistes qui roulent sur les passages protégés ou sur les trottoirs).
Tout cela s’aggravera encore pendant les six prochaines années si l’équipe actuelle est reconduite, puisqu’elle affiche sa volonté d’éradiquer la voiture ! Un but dément à mes yeux, parce que la voiture est pratique et nécessaire dans une grande agglomération, qu’elle pollue de moins en moins et que les boulevards parisiens sont adaptés à une circulation raisonnable, pour peu qu’on ne les entrave pas en multipliant les murets et les obstacles. Alors un peu de vélo, pourquoi pas, mais en équilibre avec l’auto, les transports en commun et aussi la promenade à pied. Il y a quelque chose de fanatique dans cette volonté de refaire toute la ville au service des seuls cyclistes qui sont, qu’on le veuille ou non, une minorité.
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Vous regrettez l’époque où l’on pouvait librement flâner dans Paris, sans être embrigadé dans des activités sportives grégaires et lucratives (par exemple Run my city) et où l’on trouvait de multiples échoppes. Pourquoi avoir remplacé le commerce de proximité par les grandes enseignes des boîtes du CAC 40 ?
Ce sont les préconisations « pour la libération de la croissance » concoctées en partie par le jeune Emmanuel Macron, sous la houlette de Jacques Attali, qui ont facilité la multiplication des grandes enseignes partout en ville. Mais c’est aussi une tendance encouragée depuis des décennies par les pouvoirs de droite et de gauche qui n’ont à la bouche que le mot d’« entreprise » et qui adorent les marques. Paris avait semblé longtemps à l’abri de cette tendance par son foisonne ment de petits commerces protégés par certains élus, comme Jean Tibéri. On assiste désormais à un abandon total: l’épicerie arabe du quartier se transforme en Daily Monop et le bistrot en Häagen-Dazs. Sans oublier les marques de vêtements, de lunettes, de téléphonie. Dans un monde où l’immobilier est hors de prix et où les normes se multiplient, seules les grandes entreprises ont encore les moyens de racheter les pas-de-porte. Elles ont ainsi transformé les trottoirs en galeries marchandes franchisées, semblables à celles qu’on peut voir n’importe où dans le monde.
Leurs grands patrons n’ont jamais été si bien chez eux à Paris, de Bernard Arnault au Bois de Boulogne à François Pinault à la Bourse de commerce. Celle qui se désigne comme la protectrice des plus fragiles, en soutenant les migrants ou en faisant bâtir quelques logements sociaux, est aussi la petite sœur des riches qui seront bientôt les seuls, avec les très pauvres, à pouvoir encore habiter Paris.
Tout ceci ne semble aucunement gêner notre maire qui aime se présenter comme une vraie femme de gauche (et certains de mes amis de gauche en paraissent eux aussi persuadés), quand toute sa politique la montre si attentive aux multinationales. Leurs grands patrons n’ont jamais été si bien chez eux à Paris, de Bernard Arnault au Bois de Boulogne à François Pinault à la Bourse de commerce. Celle qui se désigne comme la protectrice des plus fragiles, en soutenant les migrants ou en faisant bâtir quelques logements sociaux, est aussi la petite sœur des riches qui seront bientôt les seuls, avec les très pauvres, à pouvoir encore habiter Paris.
Propos recueillis par Benoît Dumoulin
LES DENTS DE LA MAIRE Benoît Duteurtre Fayard 192 p. – 18 €

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