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Espagne : C’est bien plus qu’une grippe !

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Publié le

14 avril 2020

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Notre voisin d’outre-Pyrénées a connu une progression fulgurante du Covid-19 en quelques jours. Comme en Italie et en France, la situation semble désormais hors de contrôle.

 

 

 

Sept heures: c’est la durée du Conseil des ministres espagnol exceptionnel qui s’est tenu le samedi 14 mars, à l’issue duquel le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a enclenché l’état d’alerte en vertu de l’article 116.2 de la Constitution de 1978. Une décision prise car l’Espagne est le pays européen où l’épidémie de coronavirus venue de Wuhan progresse le plus vite, avec une augmentation quotidienne moyenne de 30% du nombre de personnes infectées. L’état d’alerte, déclaré pour une durée de quinze jours et indéfiniment prorogeable, n’avait été utilisé qu’une fois auparavant. C’était en 2010, lorsque les contrôleurs aériens avaient entamé une grève dure et que José Luis Rodríguez Zapatero avait voulu assurer la continuité du service public.

 

Au 20 mars dans la soirée, le pays comptait plus de 21 100 cas et 1 094 décès, notamment dans la Communauté de Madrid. En vertu des dispositions gouvernementales, l’ensemble du système sanitaire (public comme privé) et des forces de police d’Espagne est désormais placé sous contrôle d’un cabinet de crise réduit à cinq membres: Pedro Sánchez, Fernando Grande-Marlaska (Intérieur), Margarita Robles (Défense), Salvador Illa (Santé) et José Luis Ábalos (Transports, Mobilité et Agenda urbain).

Toutes les métropoles espagnoles sont étrangement vides et l’atmosphère y est aussi surréaliste qu’effrayante.

Dans le cadre de l’opération Balmis (1), plus de 2 600 militaires sont déployés dans les rues de 48 villes espagnoles pour assurer le confinement de la population, désinfecter les lieux publics et assister les services sanitaires. Toutes les métropoles espagnoles sont étrangement vides et l’atmosphère y est aussi surréaliste qu’effrayante.

 

 

Une crise sanitaire devient politique

 

Le système sanitaire espagnol est l’un des meilleurs au monde – c’est ce dont témoignent la plupart des classements internationaux mais aussi l’une des plus hautes espérances de vie de la planète. Pourtant, l’épidémie de COVID-19 déborde le système hospitalier, où les lits des unités de soins intensifs viennent déjà à manquer dans certains hôpitaux madrilènes – notamment dans la banlieue est et sud de la capitale (Torrejón de Ardoz, Leganés).

La « solidarité européenne » n’est plus (si tant est qu’elle ait jamais existé) alors que l’Allemagne bloque toutes les exportations sensibles et que Bruxelles refuse de valider un plan financier d’urgence demandé par Paris, Madrid et Rome.

Face à la pénurie de masques et de matériel de protection, la diplomatie espagnole se coordonne avec la Chine, qui lui en livre des cargaisons entières. La « solidarité européenne » n’est plus (si tant est qu’elle ait jamais existé) alors que l’Allemagne bloque toutes les exportations sensibles et que Bruxelles refuse de valider un plan financier d’urgence demandé par Paris, Madrid et Rome.

 

Lire aussi : Changeons

 

La fracture concerne également la politique intérieure. Si le Conseil des ministres du 14 mars a duré si longtemps, c’est que socialistes et membres de la gauche radicale (dont Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos) sont en désaccord sur la marche à suivre. Les seconds ne font pas partie du cabinet de crise resserré et veulent initialement exclure la Catalogne et le Pays basque de la gestion centralisée de l’épidémie – cherchant à créer de facto une « indépendance sanitaire et policière » dans ces régions. Iglesias souhaite aussi placer sous contrôle gouvernemental les principaux médias espagnols, ce qui fleure la tentative de censure. La troisième vice-présidente du gouvernement, la socialiste Nadia Calviño, est même sur le point d’obtenir de Pedro Sánchez le renvoi des ministres Podemos.

 

 

Rupture économique

 

Comme partout ailleurs, l’arrêt quasi-total de l’économie espagnole entraîne des pertes colossales pour toutes les entreprises, l’essor du chômage partiel et une forte incertitude concernant l’avenir. Rien que le secteur de la culture estime son manque à gagner à un milliard d’euros pour le seul mois de mars tandis que les usines, bars, restaurants, hôtels, lieux de divertissement et monuments ferment dans un pays qui dépend beaucoup du tourisme et de l’industrie automobile. À Madrid, la très puissante corporation des comédies musicales accuse le coup.

Un accompagnement des familles, des compagnies, des autoentrepreneurs et des travailleurs indépendants doit également être mis en œuvre. Environ 200 milliards d’euros (dont 117 milliards sur fonds publics) seront ainsi mobilisés au cours des mois qui viennent.

Le 17 mars, Pedro Sánchez prend une série de mesures, dont la suspension du paiement des prêts bancaires et des loyers. De même, toutes les factures d’électricité, d’eau et de gaz ne sont plus dues tant que la crise perdure. Un accompagnement des familles, des compagnies, des autoentrepreneurs et des travailleurs indépendants doit également être mis en œuvre. Environ 200 milliards d’euros (dont 117 milliards sur fonds publics) seront ainsi mobilisés au cours des mois qui viennent.

 

Mais cela suffira-t-il ? L’hôtellerie, la restauration, l’événementiel, les spectacles, tous ces secteurs pourront-ils s’en relever rapidement ? Il est encore trop tôt pour avoir des réponses à ces questions. Il est cependant certain que la croissance prévue pour l’année 2020 sera, au mieux, réduite à zéro.

 

 

 

Fragilités territoriales

 

Alors que même l’ensemble des partis politiques belges est parvenu à une « union sacrée » le temps de traiter l’épidémie, les dissensions partisanes et territoriales minent la contention du problème outre-Pyrénées.

 

Les autorités régionales catalanes, qui commencent par minimiser l’ampleur du phénomène, rejettent par la suite la faute sur Madrid – alors qu’une dispersion endogène est très tôt remarquée autour de Barcelone. La conseillère à la Santé de la Généralité, Alba Vergés, évoque sans aucune preuve scientifique une « souche catalane » du virus qui n’aurait rien à voir avec celle du « reste de l’État » (c’est ainsi que les séparatistes désignent l’Espagne). La fugitive Clara Ponsatí, accusée dans le cadre du référendum indépendantiste d’octobre 2017, se permet sur Twitter des plaisanteries douteuses concernant les victimes madrilènes.

 

Lire aussi : CONTROL ALT-RIGT

 

Lors du déclenchement de l’état d’alerte et du déploiement des forces armées, le Président régional catalan, Joaquim Torra, accuse l’État central de « confisquer les compétences » qu’il n’exerce pourtant que par délégation de Madrid.

 

Dans le même temps, une polémique surgit lorsque certains secteurs de gauche affirment que l’épidémie dans la Communauté de Madrid est le résultat d’une privatisation massive du secteur de la santé depuis 1995 – date à laquelle la droite prend le pouvoir dans l’autonomie. La présidente régionale conservatrice, Isabel Díaz Ayuso, se sent obligée de rappeler que les hôpitaux de l’agglomération madrilène sont les meilleurs d’Espagne (leur nombre a d’ailleurs fortement augmenté dans les années 2000) et que le budget du secteur sanitaire public n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années.

 

 

Règlement de comptes à Madrid ?

 

Toutes ces controverses et ces problèmes traduisent un malaise renforcé par le retard dans la réaction du gouvernement central. Ce dernier minimise la pandémie pendant au moins vingt jours (incitant par exemple les gens à sortir en masse pour les manifestations féministes du 8 mars), se rendant responsable d’une partie de la situation actuelle.

L’organisation par une partie de la gauche, depuis l’exécutif lui-même, d’une cacerolada (manifestation de mécontentement qui consiste à frapper sur des casseroles et autres ustensiles de cuisine pour faire du bruit) contre le roi Philippe VI à l’occasion de son discours du 18 mars en dit long sur les difficultés que l’Espagne a à se rassembler en une période difficile.

Il est évident que lorsque la crise sera résolue, des comptes seront demandés aux dirigeants nationaux et régionaux. Nul ne sait encore ce qui accouchera de cette nouvelle phase. L’organisation par une partie de la gauche, depuis l’exécutif lui-même, d’une cacerolada (manifestation de mécontentement qui consiste à frapper sur des casseroles et autres ustensiles de cuisine pour faire du bruit) contre le roi Philippe VI à l’occasion de son discours du 18 mars en dit long sur les difficultés que l’Espagne a à se rassembler en une période difficile.

 

 

Nicolas Klein

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