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Jean-Patrick Manchette : les heures claires du roman noir

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Publié le

29 juillet 2020

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L’incroyable Jean-Patrick Manchette est, comme son prénom le laissait soupçonner, un fruit parfait des Trente glorieuses; le boomer absolu si sa vie avait poursuivi sa course au-delà de 1996. Heureusement il aura contourné la sénilité en s’échappant de ce monde à l’entour d’une petite cinquantaine. L’inventeur de ce que l’on nomma « néo-polar » dans les années 70 est le bâtard du gauchisme et de l’américanisme. Peu engageant à première vue. Et pourtant l’auteur de La position du tireur couché, fut doué d’un esprit et d’une culture qui le placent bien au-dessus de ses pairs soixante-huitards.
Manchette

La parution de deux œuvres mineures – la collation de ses chroniques sur les jeux de société dans Métal hurlant à la fin des années 70, et sa correspondance avec d’autres écrivains entre 77 et sa mort – parachève le portrait d’un écrivain surdoué, américanomane, populaire et à la curiosité sans frein. Un écrivain qui eût mérité de ne pas être de gauche, un anti-hussard, si français malgré ses invectives comiques à l’endroit de la France L’incroyable Jean-Patrick Manchette est, comme son prénom le laissait soupçonner, un fruit parfait des Trente glorieuses; le boomer absolu si sa vie avait poursuivi sa course au-delà de 1996. Heureusement il aura contourné la sénilité en s’échappant de ce monde à l’entour d’une petite cinquantaine. L’inventeur de ce que l’on nomma « néo-polar » dans les années 70 est le bâtard du gauchisme et de l’américanisme. Peu engageant à première vue. Et pourtant, l’auteur de La Position du tireur couché fut doué d’un esprit et d’une culture qui le placent bien au-dessus de ses pairs soixante-huitards. que son double réactionnaire, l’immense ADG, s’y méprît lorsque Manchette publia son second roman L’Affaire N’Gustro, le prenant pour un frère d’armes.

Manchette, ce sont les années heureuses de la France du général de Gaulle qui n’en voulait plus, ne savait pas pourquoi, s’en débarrassa et précipita sa chute vers le n’importe quoi. Sa correspondance avec l’autre polardeux Pierre Siniac en donne un échantillon très sûr : « Entre 60 et 65, lui raconte-t-il, j’ai milité dans un groupe gauchiste, manifesté contre la guerre d’Algérie, etc. (…) Sur ce, j’ai rencontré une femme admirable. En 1968, lorsque la poussière, le sang, la sueur et les larmes se sont dissipés, nous avons réussi à nous marier. Entre-temps, je m’étais fait jeter par mes parents et trouvé, dans l’obligation, nouvelle pour moi, de gagner ma vie, et celle de ma famille en voie de constitution. J’ai écrit des films de cul, des romans pour adolescents, des romans pornos, j’ai fait des traductions, et nous avons vécu de bouillon Kub et de patates à l’eau ».

Ainsi découvre-t-on qu’il n’écrivit du roman noir que pour accéder aux salles obscures

Touche-à-tout comme l’époque le permettait aux jeunes gens doués, ce fils de semi-prolétaires se livra donc à la traduction depuis l’anglais, par où il prit ensuite le meilleur du roman noir américain, ce qui nous vaut ici des pages en faveur de Dashiell Hammet et Chandler, et contre James Hadley Chase, mais aussi au scénario de bande dessinée, et à l’écriture pour le cinéma. Cinéma qui reste son activité préférée, parce que la plus lucrative. Ainsi découvre-t-on qu’il n’écrivit du roman noir que pour accéder aux salles obscures.

Mais s’il renouvelle à gauche le polar, en compagnie de Frédéric H. Fajardie, c’est qu’il y réintroduit la « question sociale » et qu’il met constamment en scène, comme un autre Chabrol, les combats souterrains et compliqués du prolétariat avec la bourgeoisie. Revenu des erreurs communistes de sa prime jeunesse, il se fait aussi l’accusateur du recours à la lute armée, à la mode dans ces années de plomb : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons », déclare son personnage Buenaventura Diaz, dans Nada. Ailleurs, dans Le Petit bleu de la côte ouest, évoquant le « malaise des cadres » dans la société libérale, il annonce déjà Houellebecq.

Lire aussi : Houellebecq vient-il de livrer son chef d’oeuvre ?

Ses chroniques de Métal hurlant sur les jeux de société le montrent doué encore d’une vis comica, et osant tout, comme ici où il déplore que peu de jeux de guerre soient consacrés à des guerres civiles : « Certes il existe en revanche une tripotée de wargames sur la guerre de Sécession, mais c’est l’exception ; et d’ailleurs, qui peut s’intéresser à des batailles dont le but avoué était l’émancipation de millions de Nègres ? » Étonnante époque, où un gauchiste revendiqué faisait des blagues drôles. Adapté au cinéma par Chabrol, Deray, ou Boisset, s’il avait été plus cohérent et travailleur, Manchette aurait été un écrivain majeur du dernier siècle pourrissant. Mais sa poésie d’enfant perdu nous aurait manqué.

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