Novembre 2019, à l’aéroport José Marti de La Havane : Philippe VI et la reine Letizia débutent une visite d’Etat de trois jours à Cuba – une première dans l’histoire des relations hispano-cubaines depuis l’indépendance du pays, en 1898 ! Ce rapprochement illustre la volonté du socialiste espagnol Pedro Sánchez d’ouvrir un nouveau chapitre dans les rapports transatlantiques après son arrivée au pouvoir, en juin 2018. Ce choix cubain s’est accentué avec la présence de Podemos dans la coalition gouvernementale en janvier 2020. Pablo Iglesias et la gauche radicale sont en effet traditionnellement proches de la révolution castriste.
Négociations en plein chaos
L’organisation de la COP25 à Madrid sous la présidence chilienne en décembre 2019 et les louvoiements sur la question vénézuélienne (quel traitement faut-il réserver à l’opposant Juan Guaidó ?) témoignent d’un désir de resserrer les liens tout en se préservant face aux incertitudes diplomatiques et en particulier, celles de l’encombrant allié « étasunien ». Depuis juin 2018, de nombreux pays latino-américains ont en effet changé de bord politique : l’Argentine et le Mexique sont passés à gauche tandis le Brésil et la Bolivie ont mis les voiles à droite toute.
Or la diplomatie espagnole est plus prompte à soutenir les chefs d’État proches de ses idées.
Or la diplomatie espagnole est plus prompte à soutenir les chefs d’État proches de ses idées. L’influence de Pablo Iglesias se ressent dans les tensions de décembre 2019 avec la Bolivie de Jeanine Áñez, sur fond de financement présumé de Podemos par Evo Morales, l’ex-président bolivien. Les services secrets espagnols sont en effet soupçonnés d’avoir tenté une extraction de proches de l’ancienne administration réfugiés auprès de l’ambassadrice du Mexique à La Paz. De son côté, l’un des ministres de Sánchez, José Luis Ábalos, a reçu en secret la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodríguez, à l’aéroport de Madrid. L’opposition espagnole a déroulé en retour le tapis rouge pour le passage de Juan Guaidó dans la capitale, en janvier dernier.
Une histoire de gros sous
C’est que la présence espagnole en Amérique latine est aussi commerciale et que les entreprises ibériques y sont solidement implantées. Elles espèrent éviter les expropriations dont ont été victimes Marsans dans le domaine touristique et Repsol dans la sphère énergétique, mais elles s’accommodent aussi très bien des « populistes » dès lors qu’ils aiment les affaires juteuses. Deuxième à troisième investisseur mondial selon les pays, l’Espagne est un partenaire-clé pour l’économie latino-américaine, comme dans les télécommunications ou les infrastructures. Les exportations de pétrole vénézuélien en Espagne ne cessent de croître depuis 2018 et Pedro Sánchez soutient la renégociation de la dette argentine lancée par Alberto Fernández.
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En même temps, Madrid slalome entre les manifestations populaires qui émaillent l’actualité régionale pour promouvoir l’adoption d’un traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur. Ces relations sont à double sens. Outre l’afflux de réfugiés vénézuéliens, colombiens et honduriens, les grandes fortunes venues de Mexico et Caracas font main basse sur les appartements et boutiques de luxe des arrondissements aisés de Madrid.
L’hispanité survit, tant bien que mal
Notion née il y a un siècle et demi environ, l’hispanité (communauté d’histoire et de destin des pays hispanophones) connaît depuis quelques années une forme de déclin. La relecture du passé colonial latino-américain, qui se poursuit avec les membres de la nouvelle gauche régionale, n’y est pas étrangère. D’un côté, notre voisin pyrénéen semble être, encore sous l’ère Sánchez, le « coupable » de tous les maux dont souffrent ses anciennes colonies ; de l’autre, il a rarement été si réceptif à la culture en espagnol venue d’outre-Atlantique, depuis la littérature jusqu’à la musique latino. Peut-être est-ce là l’avenir de l’hispanidad, loin des élections et des ambassades mais au cœur des bibliothèques et nichée dans les téléphones portables de citoyens qui communiquent par les arts et par la langue.





