Au micro de RTL ce jeudi 27 juillet, le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a déclaré qu’il y avait un risque de « disparition » du Liban au regard de la crise politique traversée par le pays. Très concrètement, ce matin, qui dirige le Liban ?
L’échec du modèle libanais c’est avant tout celui d’un État fragile constitué sur un compromis bancal. Le grand journaliste libanais Georges Naccache écrivait dès 1949 : « Ce qu’on appelle l’État n’est plus que cette immonde foire ouverte aux plus insolentes entreprises des aventuriers qui ont mis au pillage les biens de la nation. » Plus loin il ajoutait, de façon prémonitoire : « le régime actuel de l’Indépendance est condamné, pour se maintenir, à une perpétuelle violence. » En effet, la double négation évoquée par Naccache renvoyait au refus contenu dans le fameux Pacte National de 1943 de choisir entre l’Orient et l’Occident, entre arabité et modernité. Dans l’impossibilité de se déterminer, le Liban est ainsi devenu le ventre mou de l’Orient en ébullition et s’est condamné à devenir une sorte de paradigme de la mondialisation financière avant l’heure, l’activité bancaire étant la seule ressource du pays.
Dans l’impossibilité de se déterminer, le Liban est ainsi devenu le ventre mou de l’Orient en ébullition et s’est condamné à devenir une sorte de paradigme de la mondialisation financière avant l’heure
Mais au prix d’acrobaties financières qui l’ont mené à sa perte : au Liban, ce sont les banques privées qui fournissent à la Banque centrale de quoi émettre la monnaie ! Aggravé par le communautarisme qui ronge la société libanaise, le démembrement potentiel de l’État au profit des communautés et des grandes familles qui les composent (Gemayel, Joumblatt) est devenu la norme très tôt. Dès lors que l’élite qui gérait le système était dénuée d’esprit civique, elle pratiquait un opportunisme sauvage dans la conquête du pouvoir. En 1975, la crise se mue en affrontement sanglant dont la première victime fut l’État et l’armée libanaise. Ce que je veux dire c’est que le Liban n’en est pas à sa première disparition-résurrection et qu’en terme de souveraineté, le Liban s’accommode (de moins en moins certes) d’une forme d’anarchie politique, qui est en quelque sorte le secret de son existence même.
Différents bateaux français ont déjà été affrétés pour livrer du matériel et de la nourriture au Liban. Parallèlement, le gouvernement appelle les autorités libanaises à former un nouveau gouvernement et à engager de profondes réformes structurelles. Certains dénoncent une tentative d’ingérence, alors qu’au même moment des libanais ont demandé un mandat français temporaire sur le pays. Quelle analyse faites-vous de la position française suite à l’explosion ? La France vous semble-t-elle à la hauteur de son rôle ?
Je ne sais pas ce qu’est le « rôle » de la France au Liban. Je suis toujours étonné de voir invoqués les liens particuliers qui uniraient la France et le Liban, de Saint Louis au mandat français. Le problème est que l’on raisonne de façon romantique et surtout hors du cadre géographique et historique. En 2020, le Liban n’est pas celui des Croisades naturellement mais n’a rien à voir non plus avec celui du mandat français : la population chrétienne maronite sur laquelle s’appuyait la France sous la IIIe République représentait 33% de la population et les chrétiens 50%. Leur fécondité était encore élevée et leur francophonie en expansion. Aujourd’hui le Liban, malgré l’absence de recensement depuis 1932, c’est une majorité relative de chiites (40%), une majorité absolue de musulmans et des chrétiens en perte de vitesse démographique du fait de l’émigration et d’un certain malthusianisme.
Lire aussi : Maya Khadra : « Les chrétiens libanais et tous les opposants au Hezbollah veulent mener une bataille politique »
Quant à la francophonie, elle est en déclin profond chez les « clients » habituels de la France : les élites libanaises, sunnites comme chrétiennes, ont opté depuis plus de vingt ans pour le système anglo-saxon. Paradoxalement, la demande de langue française vient de la communauté chiite, très fortement implantée en Afrique de l’Ouest. Emmanuel Macron a le courage, certes, de vouloir s’impliquer dans ce panier de crabes. Mais à la différence de certains de ses prédécesseurs, il n’a pas noué de liens personnels avec les dirigeants locaux ou régionaux. Or c’est la clé pour espérer peser dans le processus. D’autre part, je crains que le Président fasse preuve une fois de plus d’une excessive confiance en soi, car au chevet du Liban, se trouvent aussi de redoutables fauves…
Quelles sont les positions et les velléités de la communauté internationale sur la situation libanaise ? Le FMI, l’OMS, ou même le Conseil de sécurité de l’ONU comptent-ils intervenir ?
Le FMI, sous pression américaine, porte une grande responsabilité dans l’effondrement économique récent du Liban. En réalité, cette institution internationale a servi d’instrument de pression pour obliger le pays à se débarrasser du Hezbollah, affaiblir la Syrie d’Assad (pour qui le système bancaire libanais est vital) et chasser l’Iran du Pays du Cèdre.
Pas plus tard qu’hier, en réponse à des tirs du Hezbollah, Israël a lancé des hélicoptères de combat et des avions pour frapper certaines de leurs positions. Faut-il craindre une escalade prochaine le long de la frontière israélo-libanaise ?
Je ne pense pas car cette escalade a déjà eu lieu en 2006, pour les mêmes raisons citées plus haut, et cela n’a pas permis d’éradiquer le parti chiite et sa milice. Il faut s’attendre plutôt à une intensification des pressions économiques et financières qui est une méthode efficace parfois, mais à double tranchant : le Hezbollah pourrait gagner encore en popularité.
Mais à la différence de certains de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron n’a pas noué de liens personnels avec les dirigeants locaux ou régionaux. Or c’est la clé pour espérer peser dans le processus
Le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban a rendu le 18 août son verdict sur l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri, déclarant coupable Salim Ayyash, membre présumé du Hezbollah. Quel impact ce verdict peut-il avoir dans la région ?
Aucun car le Hezbollah reste le premier parti du Liban. Sur le plan démocratique, avec sa coalition d’alliés de toutes les confessions, il reste populaire auprès de la majorité numérique des Libanais et vainqueur des législatives de 2018. Emmanuel Macron l’a bien compris, et refuse pour le moment d’abolir la distinction entre le parti (Hezbollah) et la milice (Résistance islamique). La France continue de privilégier le dialogue comme en témoigne la modération de sa réaction au verdict.
D’un point de vue plus global, ces profonds tourments vécus par le Liban, pays historiquement ami, ne sont-ils pas l’occasion d’une réaffirmation géopolitique de la France au Moyen-Orient et dans le monde ? D’après vous, quelle sera l’orientation géopolitique privilégiée par le gouvernement ?
Encore une fois, je crains que la France n’ait pas beaucoup d’options, à part celles du chéquier et des beaux discours sur l’éternelle amitié franco-libanaise. En général, je crois que la possibilité même d’une stratégie autonome pour la France, dans la région ou dans le monde est une illusion. Il faudrait pour cela n’avoir pas renié tous les principes qui faisaient notre spécificité : équilibre, dialogue et indépendance.
Le Liban traverse une crise politique, institutionnelle, identitaire, religieuse, économique, démographique. Laquelle de ces questions est la plus prioritaire pour relever le pays et éviter une éventuelle explosion finale ?
Toutes les crises se rejoignent mais la question institutionnelle est peut-être centrale. Malheureusement, elle n’est pas près d’être réglée. Mettre fin au confessionnalisme peut sembler en apparence une bonne idée. En réalité elle sonnerait la fin du Liban actuel. Les chrétiens deviendraient une véritable minorité (alors que le Président libanais est de façon tacite un chrétien dans le système actuel). Et lorsqu’on considère le rapport de force démographique, l’hypothèse d’un État contrôlé par les chiites pourrait devenir une réalité à moyen terme. Soit exactement ce que personne ne veut, ni Israël, ni l’Amérique, ni les Saoudiens.
Propos recueillis par Rémi Carlu





