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Typologie du cataclysme

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Publié le

27 octobre 2020

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Odyssées post-apocalyptiques, récits-catastrophe et fables sanitaires, l’écroulement du monde a la cote dans les romans de la rentrée. Une vogue significative, un genre subtilement codifié.
Apocalypse

Pandémies, exodes, canicules monstres, chaos généralisé… À lire certains romans de la rentrée littéraire, le monde va mal, et on ne se dirige pas précisément vers une amélioration. En même temps, c’est logique : tout comme le rôle des intellectuels est d’être critiques à l’égard de la société où ils vivent, quitte à forcer le trait, le rôle des écrivains est de s’inquiéter pour l’avenir, non d’assurer que tout ira bien, Madame la Marquise. D’ailleurs, la posture de conscience inquiète de son époque est plus gratifiante que celle d’optimiste béat, et moins risquée devant l’Histoire : l’écrivain qui a promis que rien n’était grave alors que les nuages s’amoncelaient au-dessus de lui aura l’air ridicule rétrospectivement, celui qui a passé sa vie à annoncer la fin du monde à tort n’héritera que d’une étiquette inoffensive de pessimiste bon teint, plutôt valorisante selon les critères de l’histoire littéraire.

FLÉAU VIRAL

Cela étant, si les catastrophes en tous genres font fureur chez les romanciers, tout comme chez les scénaristes de film, c’est surtout parce qu’elles font d’excellents déclencheurs d’intrigues, et qu’elles fournissent des décors spectaculaires à souhait, propices aux descriptions grandioses dont les écrivains sont friands (il faut dire qu’elles ne coûtent rien, par comparaison avec le cinéma). Une ville désertée, par exemple, n’a-t-elle pas quelque chose de fascinant, surtout quand il s’agit de la ville-monde par excellence, New York ? 

Lire aussi : Le cinéma d’apocalypse est-il un genre débile ?

La romancière sino-américaine Ling Ma imagine dans Les Enfiévrés (Mercure de France) que les habitants s’enfuient massivement à la suite de la propagation chez eux d’une fièvre étrange, venue de Chine. On croirait une fable sur le Covid-19, mais le roman date de 2018 ; le coupable ici n’est pas un virus, mais une spore fongique microscopique. Difficile pourtant de ne pas faire le rapprochement avec notre situation, au moins quant à la centralité de la Chine dans le nouvel équilibre mondial de la santé…

BIENVENUE DANS LE MONDE D’APRÈS

La pandémie fournit aussi le point de départ à Xabi Molia pour son nouveau roman, Des Jours sauvages (Seuil). Point de départ seulement : le romancier ne convoque la catastrophe que comme détonateur, en vue d’expliquer comment une bande de fuyards partis d’Europe sur un navire a fait naufrage sur une île, où ils se confrontent aux problématiques de la survie et à la reconstruction d’une société. C’est l’autre versant de la catastrophe, si l’on veut : d’un côté, les apocalypses invitent à décrire l’écroulement, de l’autre, elles provoquent une table rase et permettent d’envisager le « monde d’après », suivant l’expression consacrée. Les deux aspects sont intéressants (Molia en tire une fable rousseauiste passionnante), mais le premier est plus directement spectaculaire, et par conséquent plus prisé. La preuve avec deux autres romans français de l’automne : L’un des tiens de Tomas Sands (Les Arènes), qui raconte une odyssée en voiture dans une France en voie d’écroulement, et surtout Soleil de cendres d’Astrid Monet (Agullo), qui joue la carte du climat devenu fou, un classique de la science-fiction et des récits d’anticipation. 

On note que les écrivains ont tendance à mettre en scène des causes d’écroulement extérieures, où la responsabilité humaine n’est qu’indirecte.

Alors que les températures estivales deviennent insoutenables (44 °C au mois d’août à Paris) et que l’eau potable commence à se faire rare, l’héroïne se rend à Berlin avec son fils de sept ans. Mauvaise pioche : une éruption volcanique et un tremblement de terre plongent la capitale allemande dans le chaos, avec évacuation générale à la clef. Des flocons de cendre recouvrent la ville, menacée de submersion par les eaux… La romancière redouble habilement l’angoisse collective en imaginant la mère et l’enfant séparés dans la ville en panique, le drame intime démultipliant l’effet du récit-catastrophe.

LA FIN DU MONDE EST-ELLE DE DROITE ?

Maladies, dérèglements du climat, catastrophe naturelle, on note que les écrivains ont tendance à mettre en scène des causes d’écroulement extérieures, où la responsabilité humaine n’est qu’indirecte. Même si l’impréparation collective et la panique comportent une critique implicite de nos sociétés, on s’étonne que l’implosion dans les romans vienne si rarement de causes endogènes comme une crise économique, un confit de classes, une guerre entre communautés, ou la perte de contrôle d’un État face à telle ou telle mafia. Comme si les romanciers, prudents face à ces thèmes connotés à droite, préféraient les traiter dans d’autres cadres comme le polar, où leur dimension politique est atténuée. À moins qu’un tel choix témoigne simplement de la sociologie des écrivains, plus sensibles aux questions d’environnement qu’aux problèmes économiques et civilisationnels ? Ce constat – hypothèse, plutôt – n’enlève rien à la réussite de leurs romans, mais il met en évidence la subtile codification des usages de l’apocalypse dans la littérature. Dis-moi comment tu vois la fin du monde, je te dirai comment tu votes.

Des jours sauvages de Xabi Molia
Seuil, 256 p., 19€
Les enfiévrés de Ling Ma
Mercure de France, 352 p., 23,80€
L’un des tiens de Thomas Sands
Les Arènes, 189 p., 15€
Soleil des cendres de Astrid Monet
Agullo, 208 p., 19€

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