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L’Occident contemporain selon Paul-François Paoli et Olivier Battistini

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Publié le

12 novembre 2020

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Sous un merveilleux soleil automnal insulaire, offrande divine permettant un repas champêtre sous les oliviers, la rencontre réunit toutes les conditions pour donner la plus belle des récoltes culturelles. L’essayiste Paul-François Paoli a effectué le long déplacement entre son Cap-Corse natal (au nord de l’île) pour rejoindre le spécialiste des Présocratiques et d’Alexandre, Olivier Battistini, demeurant dans l’extrême-sud, autrefois appelé la « Terre des Seigneurs ».
Sans titre

Dans son repaire sartenais, Olivier Battistini a créé une véritable République des livres. Comme la phalange d’Alexandre qui était le prolongement de la Cité, Olivier est le prolongement des ouvrages qu’il révèle, réveille, sublime et passionne. Dire que Paul-François Paoli est vite apprivoisé par cet environnement est un euphémisme. L’auteur de Confessions d’un enfant du demi-siècle et d’Aux sources du malaise identitaire français : valeurs, identité et instinct de collaboration semble à la fois imperturbable et fasciné par tant de trésors de la pensée. Et c’est sur cette pensée qu’il nous paraissait opportun d’interroger nos deux compagnons : leurs analyses des élections américaines, le terrorisme islamique et ce déclin de l’Occident qui nous invite à un sursaut.

Quels enseignements doit-on tirer du traitement médiatique de ces élections américaines ? Trump est-il le nom d’un réveil, d’une révolte de l’Occident ?

Paul-François Paoli – Il y a d’abord quelque chose que personne ne dit et qui est incroyable, c’est à quel point nous sommes devenus américains ! Les États-Unis sont le seul pays dont les élections ont un tel impact sur nous, comme si nous étions impliqués. Nous sommes requis de nous prononcer comme si ce pays était nôtre. Voilà qui en dit long sur ce que nous sommes devenus et ce dans un pays qui, du matin au soir, célèbre névrotiquement la mémoire du Général de Gaulle alors même qu’il a renoncé aux principes gaulliens depuis longtemps. Nous savons bien que l’élection de Biden ou de Trump ne changera pas grand-chose à la vie de l’Europe, les États-Unis ayant décidé depuis Obama de rompre avec l’interventionnisme. L’impérialisme américain, c’est hier et il faut plutôt s’en réjouir ! Il est donc absurde de prendre absolument parti car il nous est impossible de se mettre à la place des Américains eux-mêmes. Est-ce qu’eux se mettent à notre place ?

Lire aussi : Paul-François Paoli : « L’État n’a pas à baisser les bras devant les revendications des minorités semi-étrangères ou devant le pouvoir de l’émotion »

Mais si nous nous sentons concernés malgré nous, c’est que le clivage qui travaille les États-Unis dépasse le cadre idéologique classique. Les pro-Trump et les pro-Biden sont tout autant Américains les uns que les autres mais leurs représentations de l’Amérique sont devenues incompatibles. Leur affrontement est de nature identitaire. Ils ne se détestent même plus pour ce qu’ils pensent mais pour ce qu’ils sont. La leçon qu’il faut en tirer c’est qu’en France, nous tendons nous aussi vers ce clivage foncier car une partie de la médiasphère est tombée sous l’emprise de minorités prétendument opprimées qui culpabilisent la société entière. Les féministes radicales et leurs supplétifs masculins, les communautaristes noirs et leurs supplétifs blancs, le lobby LGBT et la gauche radicale islamophile ne se supportent entre eux qu’à condition d’avoir la peau d’une France imaginaire qu’ils perçoivent comme trop blanche et patriarcale.

Il faut bien des ennemis à ceux qui n’ont pas assez de consistance pour exister par eux-mêmes. Et dans un pays qui, tout en célébrant de Gaulle, le symbole même du patriarcat, leur fait la part belle au nom des valeurs de la République. Devenus Américains pour le pire plutôt que pour le meilleur, nous sommes donc plus schizophrènes que jamais. Avec toutefois une différence notable : si le clivage est aux là-bas racial avant tout, il est chez nous ethno-religieux puisque l’islam est une religion principalement extra-européenne. Les racialistes noirs américains détestent les Blancs mais ils ne détestent pas forcément les États-Unis : ils sont Américains à leur manière, tandis que nos islamophiles détestent parfois l’Occident et la France en tant que tels. Notre adversaire a partie liée avec des forces impérialistes étrangères, comme on le voit avec la Turquie d’Erdogan.

Les racialistes noirs américains détestent les Blancs mais ils ne détestent pas forcément les États-Unis : ils sont Américains à leur manière, tandis que nos islamophiles détestent parfois l’Occident et la France en tant que tels

Olivier Battistini – Pour observer le contemporain, je me sers toujours de mes Grecs et en particulier de Thucydide pour qui il n’y a que deux solutions : soit l’on domine, soit l’on est dominé. La guerre est maîtresse de violence extrême et c’est la seule relation possible entre les civilisations. On a cru avec Hollywood que la Première et la Seconde Guerres mondiales ont été des victoires américaines. La Première est une victoire française qui a coûté à la France son Empire. Et ce sont les Russes qui ont remporté la Seconde à Stalingrad qui est une bataille toute aussi catastrophique au sens mathématiques du terme que Gaugamèles ou Actium. En débarquant en 1944, les Américains nous ont apporté et la victoire, et la paix et la protection. Nous sommes sous l’emprise américaine et nous nous sentons concernés car il y a toujours une dialectique. Le conflit Trump/Biden n’est qu’une variation autour du capitalisme. Les Américains agissent pour leurs propres intérêts, et ils ont bien raison.

Nous ne sommes pas réellement concernés, « l’Europe aux anciens parapets » de Rimbaud n’est plus au centre du monde. Sur l’échiquier international, nous n’avons qu’une action bien faible qui serait de commenter l’opposition des contraires imaginée entre Biden et Trump. Pourquoi ces élections nous intéressent ? C’est parce qu’elles racontent notre propre drame. Par mimétisme, Waterloo nous conduit à Macron. Il n’y a plus de Lannes, il n’y a plus de Bonaparte capable de penser latin, de converser avec des Chateaubriand, des Goethe, des Hegel, des Lasalle, des Monge… Nous ne sommes plus les maîtres du monde. Comme Périclès qui dans l’oraison funèbre évoque ces guerriers qui ont donné leurs corps et non pas leurs âmes mais leur intelligence à protéger la cité dont ils étaient amoureux, nous vivons par procuration des combats que nous avons déjà perdus…

Le fait de dénigrer, de critiquer les « déplorables » du Far West comme ceux de l’Ardèche ou de la Corse n’empêche-t-il pas justement d’avoir un nouveau Bonaparte ?

Olivier Battistini – Il y a des gens qui, au-delà, des fantômes des médias, des pseudo-élites, remarquent que Trump dit ce qu’il fait et fait ce qu’il a dit. Trump est un artiste de la géopolitique. Sur un échiquier féerique, il est capable de laisser l’adversaire dans un état d’angoisse, à chaque instant, il est capable de kairos et de fulgurances… En lisant Suarès et Balzac, Napoléon est aussi dans la fulgurance. Alexandre et Bonaparte ne sont jamais là où l’on pense qu’ils sont !

Lire aussi : Olivier Battistini : « Les civilisations se consument de l’intérieur »

Paul-François Paoli – Les élites sont divisées. L’argument de Marine Le Pen qui consiste à dire qu’elle représente le peuple contre les élites est faux. Les plus grands intellectuels français aujourd’hui ne sont plus de gauche. Marc Fumaroli qui vient de décéder était un esprit éminent tout à fait étranger au camp progressiste. Si l’on prend quelques grandes figures de l’intelligentsia française, par exemple Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Régis Debray, on ne peut plus les positionner à gauche. Le cas de Michel Onfray est le plus emblématique. Voilà quelqu’un qui, venu de la gauche proudhonienne et libertaire, défend désormais des positions souverainistes et identitaires ! Le discours consistant à dire que les élites intellectuelles sont contre le peuple est un discours défaitiste et stérile. Maintenant, quand on parle du « peuple », de quoi parle-t-on ? Il y a trois façons de définir le peuple. Soit on définit le peuple sur des critères sociologiques et il s’agit des classes populaires. Soit l’on en parle en tant que peuple citoyen et tout un chacun en fait partie dans une démocratie. Ou alors, on en parle comme d’une entité ethno-culturelle.

À cette aune, il y a bel et bien un peuple français qui s’est constitué depuis des siècles dans un pays nommé la France. La fracture est désormais entre ceux qui considèrent qu’être un autochtone a encore du sens et ceux pour qui cela n’en a plus devant la mondialisation. Majoritaire dans les médias français, cette conception est minoritaire dans le monde entier.  Elle est en outre significative d’un narcissisme historique qui a fait son temps. Le discours franco-universaliste n’est plus guère tenable. L’universalisme républicain, tel qu’il est encore défendu par des gens plus que respectables comme Gauchet, Debray, Finkielkrault ou Luc Ferry brouille la donne car on a l’impression qu’il détermine le fait de devenir ou non Français. De Gaulle, que je sache, n’était pas un universaliste républicain mais un patriote de confession catholique, c’est bien autre chose !

Notre seule solution, puisque nous n’avons pas le nombre, est la parole. Héraclite disait toujours qu’il préférait à la foule la possibilité de parler, le logos comme disait Gorgias est l’arme absolue. Et ce logos, il faut l’utiliser.

Le sentiment d’identité comme je l’ai montré dans mon dernier livre, Aux sources du Malaise identitaire français, a plus trait à la familiarité avec un pays, sa géographie, sa langue et ses mœurs qu’avec des valeurs proclamées, fussent-elles universelles. Tous les peuples ont le droit à leurs représentations. En tant qu’Européens et Français nous avons une langue et des cultures qui nous sont propres. La langue de Racine, de Bossuet, de Pascal et de Voltaire aussi grandiose soit-elle et justement peut-être parce qu’elle est grandiose, n’a pas vocation à être celle de tous. 

Olivier Battistini – Chez les Athéniens, le peuple, c’est les citoyens, ceux qui méritent de débattre car ils payent l’impôt du sang. Le peuple, c’est aussi ce qui fait que nous voulons continuer à aimer Monteverdi, à lire Rimbaud, ça, c’est le peuple-nation, ce qui fait que les Athéniens pouvaient mourir pour une cité qu’ils aimaient !

De quelle manière ré-enchanter le récit occidental ?

Olivier Battistini – Par une reprise sur l’échiquier, un simple pion peut faire dame ! Notre seule solution, puisque nous n’avons pas le nombre, est la parole. Héraclite disait toujours qu’il préférait à la foule la possibilité de parler, le logos comme disait Gorgias est l’arme absolue. Et ce logos, il faut l’utiliser. 

Lire aussi : Paul-François Paoli : De Mao au Figaro

Paul-François Paoli – Contrairement à ce que disait Mao, le pouvoir n’est pas au bout du fusil, il est au bout des mots. La reconquête prendra du temps, elle sera sémantique et intellectuelle. Le camp progressiste culturel va voler en éclats. Comme chez Hegel, on assiste à une sorte de ruse de l’histoire : les immigrationnistes ont introduit le Cheval de Troie qui est en train de les détruire. Ce cheval de Troie, c’est l’islam de masse. La gauche radicale est scindée entre les laïcistes républicains universalistes et les islamophiles multiculturalistes. Ou si vous voulez entre Clémentine Autain et  Danièle Obono d’un côté, et les vestiges du chevènementisme et du radical socialisme à la Clemenceau de l’autre. Ces deux visions sont inconciliables. La gauche radicale, qui n’est laïciste que contre les catholiques, est prise la main dans le sac. Après l’attentat de Nice, on a bien vu l’indécence de ces gens qui ont versé des larmes de crocodiles après avoir manifesté contre l’islamophobie en novembre 2019. Besancenot et  Plenel, tant d’autres, sont des collaborationnistes dans l’âme : aussi internationalistes que cathophobes, leur ennemi ne sera jamais l’islam radical.

Olivier Battistini – Doit-on continuer à voiler les nues grecques et autres statues de la Renaissance ? C’est un autre exemple du renoncement. Le Camp des saints de Raspail a commencé. Le potentiel, par essence, est imprévisible mais dans l’instant présent, il est évident que nous ne voulons pas mourir. Hélène n’était pas coupable mais elle a été abattue par un adversaire des plus petits, le logos. Le logos est une arme de guerre. Les sophistes savaient que l’on pouvait avec la parole convaincre, c’est-à-dire vaincre avec… Le plus bel exemple est Protagoras qui avait tenu une première conférence à Rome. Acclamé par les lettrés romains, il les convia le lendemain à une nouvelle conférence. Il leur démontra ainsi que tout ce qu’il avait dit la veille était faux. Les Romains qui étaient des bâtisseurs et des juristes ne pouvaient comprendre la subtilité grecque, ont été déstabilisé et ont chassé Protagoras de Rome.

Je suis du côté de Nietzsche, je suis du côté d’Heidegger, je ne suis pas du côté de ceux qui profitent de l’Occident, du capitalisme, je suis pour l’Occident somptueux

Je suis du côté de Nietzsche, je suis du côté d’Heidegger, je ne suis pas du côté de ceux qui profitent de l’Occident, du capitalisme, je suis pour l’Occident somptueux. Comme l’évoque Paul-François, l’épisode du cheval de Troie est une évocation des civilisations qui se battent pour leur survie, ou qui périssent de l’intérieur, par leur propre manquement. La cité est vaincue par la ruse. Au livre II de L’Énéide, Sinon les persuade que le Cheval est une offrande à Pallas Athéna, construit de taille gigantesque pour que les Troyens ne puissent le faire entrer. Par ces machinations et par son habileté, le parjure accrédite son récit, et ses ruses entremêlées de larmes abusent ceux que n’avaient domptés ni le fils de Tydée ni Achille, ni dix années de guerre ni mille navires.

Pour Laocoon, cette machine a été fabriquée pour franchir les remparts, observer les demeures, et s’abattre de toute sa hauteur sur la ville. Des Danaens y sont peut-être cachés. Elle peut receler un autre piège : « timeo Danaos et dona ferentes » (« Je crains les Grecs, même lorsqu’ils font des cadeaux »). Les paroles de Sinon et la mort de Laocoon et de ses fils, étranglés par deux serpents surgis de la haute mer, finissent par abuser les Troyens. En dépit des avertissements de Cassandre, ils percent les murailles et hissent le Cheval jusqu’au cœur de la cité, au milieu des hymnes sacrés. Le ciel tourne et la nuit monte de l’océan, enveloppant de son ombre infinie la terre et la mer. Couchés le long des murs, les Troyens se sont tus. Le sommeil a saisi leurs membres épuisés… La flotte grecque, « sous le silence amical d’une lune qui se tait », revient de Ténédos et, au signal lumineux, Sinon ouvre les flancs du Cheval…

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