Comment en êtes-vous venu à vous pencher sur les rapports de Céline avec le cinéma ?
Je fréquente Céline depuis longtemps et je suis passionné par les arts « populaires », la chanson, la BD, le cinéma français entre 1930 et 1970. J’ai essayé de répondre à cette vieille question : pourquoi, alors que la plupart des grands textes de la littérature ont été portés à l’écran, aucun roman de Céline n’a été adapté ? J’ai écrit un article pour les Études céliniennes puis, comme j’avais de la matière inutilisée, ce livre, avec des documents.
Vous en avez récolté de nombreux…
Certains sont connus, d’autres moins. J’ai retrouvé une enquête de Pour-Vous, le grand magazine de cinéma de l’entre-deux-guerres, que personne n’avait reprise depuis 1934. On demandait aux lecteurs quel roman ils aimeraient voir adapté, et de donner la distribution idéale. J’ai essayé de trouver une photo des comédiens suggérés. Certains sont totalement oubliés ! Cela permet d’avoir une idée de ce qu’aurait été le film s’il avait été tourné peu après le livre, comme Abel Gance en avait le projet.
Faire un film avec un livre de Céline est devenu un défi et il ne se passe pas un an ou deux sans qu’un cinéaste veuille le relever
Outre Gance, Duvivier, Autant-Lara et Godard ont voulu adapter le Voyage. Lequel a été le plus près de réussir ?
Il faut ajouter Audiard ! Mais celui qui aurait dû réaliser l’adaptation reste Abel Gance ; les autres n’ont eu que des velléités de le faire. Le livre aurait été contemporain du film, donc pas de reconstitution coûteuse ; il n’était qu’un succès de librairie et non le chef-d’œuvre littéraire qu’il faut approcher avec mille précautions ; enfin, même si Gance était sur le déclin, c’était encore un grand cinéaste qui pouvait transposer en écriture cinématographique la révolution littéraire du Voyage. Après, si on se pose la question en fonction de la vision très pessimiste et ironique du monde, Claude Autant-Lara en aurait sans doute été le plus proche.
L’idée est-elle enterrée ?
Je crois au contraire qu’avec le temps, elle se renforce ! Faire un film avec un livre de Céline est devenu un défi et il ne se passe pas un an ou deux sans qu’un cinéaste veuille le relever. Réussir là où de très grands noms ont échoué est valorisant, et trompeter qu’on va adapter Voyage au bout de la nuit vaut à celui qui l’annonce une publicité à bon compte. On ne manquera jamais de candidats…
Quel acteur auriez-vous choisi pour incarner Bardamu ?
Les trois noms qui me viennent à l’esprit si l’on remonte le temps sont le jeune Jean Gabin, le Belmondo des tout débuts (mon préféré) et le Clovis Cornillac d’il y a 30 ans. Aujourd’hui, je ne vois que Vincent Lacoste, mais il lui manque la gouaille parigote des trois autres.
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Y a-t-il une raison décisive à l’échec des adaptations ?
Oui : si l’on réduit les livres de Céline à ce qu’ils racontent, il n’en reste pas grand-chose. Ce qui fait la puissance de ses romans c’est le style, ils ne tiennent que par l’écriture. Pour réussir le passage au cinéma, il faudrait un cinéaste qui inventerait un langage cinématographique aussi fort et novateur que le sien en littérature. Peut-être un Emir Kusturica ?
Malgré tout, l’univers célinien se retrouve dans de nombreux films. Lesquels vous paraissent les plus exemplaires ?
Je citerais Les Carabiniers de Godard, Coup de Torchon de Tavernier, Il était une fois l’Amérique de Leone, Affreux sales et méchant de Scola, et la fameuse séquence du café dans La Traversée de Paris d’Autant-Lara, avec son « salauds de pauvres ».
Le cinéma était-il pour Céline un langage plus « moderne » que le roman ?
Il affirme en effet que le livre, concurrencé par le cinéma en tant que loisir populaire, est « agonique », pour reprendre son expression. L’adaptation de ses livres lui aurait permis de toucher un public plus nombreux. Mais je ne pense pas que Céline, qui était nostalgique d’un passé magnifié, se soit engagé dans une querelle des anciens (le roman) et des modernes (le cinéma).
Céline se rend vite compte que la littérature classique, avec ses longues phrases, ses descriptions et sa psychologie, ne peut rivaliser avec l’immédiateté du cinéma, ni avec une forme de paresse, le spectateur étant passif. Il pense qu’il faut alléger la phrase
L’échec de ses tentatives à Hollywood a-t-il pesé dans son antisémitisme ?
Non. Louis Destouches est né et mort antisémite. En revanche, son passage à Hollywood l’a conforté dans ses obsessions et ses délires. Le passage sur « Hollywood la juive » est l’un des plus violents de Bagatelles pour un massacre.
L’écriture de Céline est-elle tributaire du cinéma ?
Céline se rend vite compte que la littérature classique, avec ses longues phrases, ses descriptions et sa psychologie, ne peut rivaliser avec l’immédiateté du cinéma, ni avec une forme de paresse, le spectateur étant passif. Il pense qu’il faut alléger la phrase en supprimant les conjonctions de coordination, réduire les dialogues au minimum, ne dire des personnages que l’essentiel et les montrer de l’extérieur afin de créer une émotion équivalente à celle d’un film. À la fin de sa vie, pour les livres de la Trilogie allemande, il écrit par séquences, installe un narrateur, utilise le flash-back et procède par images. À quoi il ajoute les onomatopées, cris, bruits de bombes, effondrements d’immeubles, utilisés comme une bande-son venant périodiquement souligner le récit. Et il dira, dans Entretiens avec le professeur Y : « Je laisse rien au cinéma ! J’ai embarqué ses effets ! J’ai capturé tout l’émotif ! »

Écriture, 206 p., 22€





