Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au drame du 5-7 ?
Le point de départ, c’est la musique. Je me suis toujours intéressé au rock en France. C’est pourquoi j’ai fait démarrer le roman en 63, à la fête de la Nation, avec le concert de « Salut les copains ! ». Avec mon éditeur, Jean Le Gall, qui s’intéressait aussi beaucoup au 5-7, on a longtemps discuté pour savoir comment je devais aborder le sujet. Je voulais que ce soit un roman : le fait m’intéressait à condition d’en mesurer l’onde de choc, de saisir l’avant et l’après.
Vous avez essayé de rédiger une espèce d’histoire sous-jacente de la jeunesse de cette époque…
Effectivement, pour moi, il y a une contre-histoire, qui fait l’aspect romanesque de la chose. L’Histoire est quoi qu’il arrive tragique, notamment parce que les hommes sécrètent de l’Histoire comme on sécréterait une maladie. Sauf que la maladie préexiste à l’examen qui la révèle. On a pris en compte essentiellement mai 68 comme événement de la contre-culture de l’époque, mais c’est un aspect des choses assez urbain et parisien. Moi je m’intéressais aussi à la contre-culture provinciale : c’est plus concentré et c’est marqué par un élan de la jeunesse très clair. Pour moi, le concert de 63 marque le début d’un élan que le 5-7 vient achever, traçant une ligne droite avec 68 au milieu, qui évidemment, catalyse les choses. Cependant, le 5-7 révèle quelque chose de plus profond. C’est un enthousiasme dépolitisé qui porte vraiment la vie des gens de l’époque.
Pour moi, le concert de 63 marque le début d’un élan que le 5-7 vient achever, traçant une ligne droite avec 68 au milieu, qui évidemment, catalyse les choses
Le prurit idéologique des années 70 aurait recyclé ensuite l’énergie de cette jeunesse ?
Il y a eu une sorte de gueule de bois après 68, mais je crois aussi que simplement, à un moment, tout élan naturel s’essouffle. Il se recycle alors dans des choses plus construites, plus intellectuelles, plus idéologiques… Il suffit d’écouter le rock de 63 à 67 pour y trouver quelque chose d’absolument unique dans l’énergie primale, et pour constater qu’après ça bascule dans un truc psychédélique beaucoup plus rêveur.
Vous avez fait une Histoire à l’oreille, en quelque sorte ?
Oui, et c’est pour ça que la musique a une telle importance dans le livre. Il y a quelque chose au début des années 60 qui s’affirme contre une chape de plomb qu’on a beaucoup de mal à imaginer aujourd’hui. On voit bien qu’il se passe un truc dingue, une musique complètement primitive. Ce n’est que trois accords, mais c’est joué d’une certaine façon à un certain moment et ça emporte tout. Les gars qui allaient au 5-7 avaient simplement envie de sortir et d’entendre ça très fort. Il ne faut jamais perdre de vue la dimension première et physique de la chose.
Vous racontez que les Storms, le groupe qui joue au 5-7 le soir de l’incendie, avaient l’habitude de jouer « Satisfaction » des Stones quand ils entendaient le début d’une bagarre et que c’est ce qu’ils ont fait au moment du drame. Tous ces jeunes gens sont donc tous morts en scandant « I can’t get no satisfaction ». Ça laisse songeur.
Les Storms avaient remarqué que jouer « Satisfaction » rattrapait toujours les gens quand ils commençaient à se taper sur la gueule. À cette époque, les Stones fédéraient tous les milieux possibles, et plus tard, dans les années 70, ils dépassaient même les fractures idéologiques : des maos aux étudiants nationalistes de la FEN, tous écoutaient les Stones ! Après, je trouve dangereux de trop tirer le fil d’un fait divers, mais c’est vrai quand même qu’avec les Stones, entre le meurtre du festival d’Altamont, en 69, durant leur concert, et le 5-7, ils suggèrent vraiment l’idée que la satisfaction de tous les désirs mène inéluctablement au désastre !
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Les gens savent rarement que la célèbre couverture de Hara Kiri à la mort de de Gaulle avec son « Bal tragique à Colombey » est une référence explicite au drame du 5-7, que cet événement oblitère soudain. Votre livre est-il une tentative de réparation ?
Alors que ce fait divers s’affichait partout en Une et de toutes les façons : reportages, entretiens, romans-photos ou dessinés, d’un coup, tout s’arrête. Bon, c’est quand même de Gaulle qui meurt… Mais oui, il y avait chez moi l’idée de réparer cet oubli. Quand on voit les noms des 146 morts sur le monument, de jeunes gens dont deux ou trois à peine dépassent les 23 ans… La description du drame lui-même, je ne l’ai faite qu’à partir de coupures de presse. C’est un truc d’enfoiré de faire de la fiction avec de la réalité, il faut bien se donner une limite, je n’allais pas décrire la soirée.
Vous évoquez la piste du SAC, la milice gaulliste qui rackettait alors des boîtes de nuit, et qu’on a pu accuser, alors, d’être responsable de ce drame. Il est vrai que les deux affaires précédentes des patrons du 5-7 ont été brûlées par le SAC.
Oui, alors le SAC, ç’a été une piste réelle, évoquée notamment par un journal intitulé Vérité Rhône-Alpes, très proche de la gauche prolétarienne, qui a même cité des noms. Michel Foucault s’est servi de cette affaire pour accuser le pouvoir de tuer les jeunes. On était dans un climat très tendu… Après, il y a un fait évident, que je présente dans le livre, c’est qu’on ne voit pas pourquoi ils s’en seraient pris à une boîte pleine !
On dirait qu’il fallait forcément que cela s’inscrive dans une confrontation droite-gauche.
Oui, et quand ça devient droite-gauche, à l’époque, ça devient vieux contre jeunes, parce que je pense que le cœur de cette période-là, c’est la guerre des générations. C’est pour ça qu’aujourd’hui, par exemple, le rock a perdu toute signification, puisque les jeunes ne font qu’écouter la musique de leurs parents.
Les patrons ferment les sorties de secours et mettent un tourniquet ne tournant que dans un sens pour éviter les resquilleurs. Après, ils creusent des petites alcôves dans du polyester pour que les jeunes puissent se bécoter à l’étage. Quand ça s’enflamme, ça devient le piège parfait
C’est aussi l’époque d’un autre drame que vous évoquez, de Bruais-en-Artois, très politisé, puisqu’une jeune fille prolétaire est retrouvée assassinée et qu’on veut à tout prix que le coupable soit le notaire, parce que bourgeois.
Il n’y a pas de justice si elle n’est pas politique et populaire, voilà l’idée qui domine à l’époque. Benny Levy et Sartre réfléchissent alors sur la manière de remplacer les tribunaux par un tribunal populaire. Je crois que le fantasme de 89 reste très présent chez ces gens. Je voulais montrer l’espoir que l’on met dans la justice des hommes, et qui me semble complètement exagéré, parce qu’elle n’est jamais rendue que par des hommes… La gauche prolétarienne s’installe carrément à Bruais dans un terrain vague et attend que le notaire avoue. C’est un moment irréel. Finalement le coupable avoue, et c’est un prolétaire, si bien que la famille demande à ne pas trop le charger en raison de la classe sociale à laquelle il appartient ! Il faut reconnaître que les familles des victimes 5-7 ne sont pas rentrées là-dedans. Les patrons ferment les sorties de secours et mettent un tourniquet ne tournant que dans un sens pour éviter les resquilleurs. Après, pour être au goût du jour, ils creusent des petites alcôves dans du polyester pour que les jeunes puissent se bécoter à l’étage. Quand ça s’enflamme, ça devient le piège parfait. C’est révoltant de fatalité.
C’est une époque dont vous restituez l’espèce d’envoûtement idéologique qui touche les gens : on frôle le délire collectif !
Oui, cela touche une grande partie de la jeunesse et à partir des années 70, il y a une idéologisation de tout. En Italie ou en Allemagne, cela aboutira aux années de plomb. La question de la lutte armée s’est posée en France, mais cette frontière n’a pas été franchie. On a plutôt fait des gauchistes un simple sujet de fascination, puis, plus tard, de plaisanterie, parce qu’il n’y a pas eu ces conséquences chez nous.
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Un roman rock et tragique
Michel Mancielli, fils de maçon immigré italien vivant à Saint- Laurent-du-Pont arrive à Paris à l’automne 1963, se séparant brusquement de Catherine, son amour de jeunesse, et commence de s’imaginer un destin de guitariste. Il lui proposera de venir le voir sept ans plus tard avec le groupe des Storms, qu’il vient de rejoindre, à l’occasion d’un concert qu’ils doivent donner dans la nouvelle boîte à la mode de la région, le 5-7, laquelle brûlera avec une partie de la jeunesse locale. Il a été viré du groupe la veille ; on n’a pas retrouvé son corps à elle. La vie se poursuit et le destin parallèle de Philippe Lévy, meilleur ami de Michel plus intellectuel que lui et emporté par la fièvre rouge de l’époque. À partir d’un fait divers tragique de la Toussaint 70, que Montal interprète en pivot invisible de l’époque, le romancier tisse une trame de destins qui s’entrecroisent et s’éloignent selon une chorégraphie admirable, en donnant tout son relief à la musique du temps qui passe, surprenante et amère. Magistral.

Séguier, 256 p., 20€





