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Laisse béton

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Publié le

30 novembre 2020

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L’architecture invivable, l’urbanisme atroce, la laideur du cadre de vie, ces phénomènes devraient être un combat personnel pour tout être humain qui se respecte. Une vaste littérature existe sur le sujet, mais rares sont les travaux qui l’envisagent sous l’angle du matériau qui conditionne la catastrophe : le béton armé.
Béton

Anselm Jappe reprend le dossier par ce bout très concret (béton, en anglais, se dit concrete) et propose une histoire du béton armé, une analyse de sa place dans la modernité et une critique du modèle architectural qu’il aide à répandre, celui de la boîte à chaussures préfabriquée, grise, sinistre, monotone et fragile. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les édifices en béton armé, sujets à la corrosion des éléments d’acier, ont en effet une durée de vie assez faible, comme en témoigne l’écroulement du pont Morandi de Gênes au bout de cinquante ans.

À cela s’ajoute, dit Jappe, les effets délétères de la division des tâches entre concepteurs (l’architecte et l’ingénieur) et exécutants (l’ouvrier), qui aboutit à des résultats parfois moins solides que l’architecture traditionnelle basée sur le simple savoir-faire des artisans : « Est-il besoin de mentionner que les cathédrales médiévales ont besoin de relativement peu de maintenance depuis 700 ans – beaucoup moins que n’importe quel bâtiment de Le Corbusier, Jean Nouvel ou Frank Gehry ? »

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Continuateur du situationnisme, Jappe travaille en marxiste, avec une grille de pensée matérialiste qui explique tout par la matière – en l’occurrence, le matériau. Pas besoin cependant d’être un marxiste convaincu pour apprécier ce livre captivant, érudit, clair, truffé d’aperçus et de données saisissantes. Fin connaisseur de l’histoire des idées, Jappe met en évidence les affiliations politiques étranges du béton, matériau moderne adopté par toutes les idéologies du XXe siècle, du fascisme au stalinisme ou à l’ouvriérisme. Les passages cinglants sur Le Corbusier et ses émules sont réjouissants, dans la lignée des conférences d’Isabelle Coste et David Orbach à l’Université populaire de Caen (à regarder sur YouTube).

Comme le suggère l’auteur avec une malice plus ou moins sérieuse, il est peut-être légitime et sain de pendre quelques architectes avec les tripes de quelques urbanistes, par vengeance et précaution. Le conservateur anglais Disraeli, note-t-il, y pensait dès 1847 ! Preuve que ce combat transcende les clivages, et qu’il parle à tout homme soucieux d’habiter sa planète dignement.

Béton. Arme de construction massive du capitalisme d’Anselm Jappe
L’Echappée, 196 p., 14€

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