Un livre qui nous apprend qu’il ne suffit pas « d’avoir les yeux ouverts pour voir ». Vous opposez l’icône à l’idole, la première étant vecteur de vérité, la seconde de mensonge. Pouvez-vous expliquer cette distinction ?
Les mots « idole » et « icône » viennent des mots eidolôn et eikôn qui, en grec ancien, signifiaient tous deux « image », avec cependant des connotations différentes. Le verbe eidô voulait dire « voir », mais pouvait aussi signifier « savoir » (comme, par exemple, on peut aussi bien dire d’un devin qu’il « voit » ou « sait » l’avenir). Le voir est ici un saisir. Le verbe eikô, quant à lui, voulait dire « être semblable à », « ressembler » – ce qui fait que dans l’eikon, il y a une différence, un décalage entre d’une part ce qui directement perçu par les yeux, d’autre part ce à quoi cette perception renvoie. Pour cette raison, le doublet eidôlon/eikôn, idole-icône, a servi à distinguer et à opposer deux types d’images : d’une part, une image qui ne laisserait rien à désirer dans ce qu’elle donne à voir (l’idole), d’autre part une image qui, par ce qu’elle montre, fait signe vers ce qu’elle ne montre pas (l’icône).
Quel usage la tradition chrétienne a-t-elle fait de cette distinction ?
La peinture chrétienne doit toujours avoir en elle quelque chose d’une affirmation, et quelque chose d’une négation. Affirmation, en ce qu’elle doit témoigner du fait que, en la personne du Christ, Dieu s’est véritablement fait homme. Négation, en ce qu’elle doit signifier le fait que si Dieu, en s’incarnant, s’est rendu visible, pour autant il ne cesse d’excéder, en tant que Dieu, tout ce que nous pouvons en saisir. Autrement dit, la peinture chrétienne doit être icône – au sens d’image qui, à travers ce qu’elle donne à voir, introduit à ce qui ne se voit pas. L’image qui sature le regard, l’image qui en met, au sens littéral de l’expression, « plein la vue », a toujours en elle quelque chose de mensonger, dans la mesure où elle prétend offrir pleine saisie de ce dont elle est l’image.
La peinture chrétienne doit toujours avoir en elle quelque chose d’une affirmation, et quelque chose d’une négation
Or, il n’y a pas un seul élément du monde qui n’excède ce que nous sommes à même d’en saisir. Évidemment, le mensonge « idolâtrique » atteint son paroxysme quand l’image prétend circonscrire en elle la divinité, la livrer sans réserve au regard. Selon les lieux et les époques, les peintres d’images chrétiennes ont eu recours à divers moyens pour joindre dans l’image l’affirmation – Dieu s’est vraiment incarné – et la négation – Dieu excède infiniment tout ce que nous pouvons en saisir. J’en donne divers exemples dans le livre.
L’image nous est-elle nécessaire pour appréhender le monde, et par extension la vérité de celui-ci, si tant est qu’il en possède une ?
Le rôle de l’image est ambigu. Pascal, dans ses Pensées, nous met en garde : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! » L’image est néfaste quand elle détourne notre attention du réel – quand, au réel, elle nous fait préférer son succédané. Cependant, lorsque les adversaires des images reprochent à celles-ci de s’en tenir aux apparences, leurs défenseurs peuvent objecter que s’en tenir aux apparences, c’est ce que nous faisons le plus souvent dans la vie courante ! Bien sûr, beaucoup d’images ont, à l’égard du réel, une fonction « recouvrante ». Je pense, pour prendre un exemple caricatural, aux photographies accrochées aux grilles du jardin du Luxembourg, à Paris : sur ces grilles, des images de la nature font « écran », et empêchent les passants de prêter attention aux vrais arbres du jardin. Mais il est aussi des images qui, à l’égard du réel, ont une fonction « révélante ».
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Je pense, pour prendre à nouveau un exemple, à la Grande Touffe d’herbes peinte par Dürer. Ordinairement, quand nous marchons sur un chemin, nous ne prêtons pas attention aux herbes qui le bordent. C’est de l’herbe, voilà tout. L’image de Dürer invite celui qui la contemple à accorder, de temps en temps, un regard moins négligent, moins aveugle qu’à l’accoutumée aux « mauvaises herbes ». On croit souvent que pour voir, il suffit d’avoir les yeux ouverts. Pas du tout ! C’est une rude entreprise, que de voir vraiment ce que l’on voit. Certaines images nous bouchent la vue, d’autres nous aident à voir. De ces dernières, je ne dirais pas qu’elles nous montrent le monde dans sa vérité : elles déchirent plutôt le voile d’habitude qui nous le dissimulait. Elles invitent à « être au monde ».
Le remplacement de l’artiste par l’électronicien est-il un tournant anthropologique irrémédiable ?
Les électroniciens se sont multipliés, et les usagers de l’électronique plus encore – qui utilisent les ressources du « numérique » pour saturer notre regard d’images par milliards. En même temps, aucune époque avant la nôtre n’avait compté autant de personnes qui revendiquent le statut d’artiste ! Jadis, image coïncidait à peu près avec image religieuse – et l’art n’était autre qu’un artisanat, destiné à produire ce type d’images. Avec l’avènement de la modernité, l’art a gardé, de son ancienne dimension religieuse, quelque chose de sacré, mais ce sacré a migré, depuis les figures que l’artiste s’efforçait de peindre vers l’artiste lui-même et ses œuvres.
L’art de l’image se perd, non par disparition des images mais, au contraire, à travers leur multiplication insensée. Lesquelles de ces images, dans les milliards qui sont produites chaque jour, resteront pour témoigner de notre époque ?
De la peinture moderne, Jean Paulhan a affirmé : « Le plus exact qu’il en faille dire est qu’elle cesse de représenter le sacré pour l’être ». Pendant des siècles, les gens ont entrepris des pèlerinages vers des lieux saints. Aujourd’hui, ils s’engouffrent en masse dans les musées : ce fait illustre bien le détournement de sacré qui s’est opéré. Et dans les musées, les visiteurs utilisent leur smartphone pour photographier les œuvres – ils convertissent l’art en fichiers électroniques. L’art contemporain, quant à lui, est entièrement parasite : en se disant art, il parvient à détourner à son profit quelque chose du sacré qui inspirait l’art ancien. Cela étant, l’imposture est de moins en moins crédible.
L’art pictural de la représentation semble être perdu. Quelles images de notre présent resteront pour documenter notre époque ?
Des siècles durant, en Europe, la représentation a été inspirée par le christianisme. Représentation du Christ, et représentation des hommes en tant que chacun d’entre eux a été créé à l’image de Dieu – image que la sainteté rend ressemblante et que le péché déforme. Représentation, également, de la nature. C’est parce que, selon la formule d’Albert le Grand, « le monde entier est pour l’homme une théologie », que Dürer en est venu un jour à peindre sa Grande Touffe d’herbes précédemment évoquée. Si la tradition de la représentation, en Europe, a eu tellement partie liée avec le christianisme, il est normal que l’art pictural de la représentation s’y défasse quand le monde « sort du christianisme », pour reprendre la formule de Marcel Gauchet.
L’art de l’image se perd, non par disparition des images mais, au contraire, à travers leur multiplication insensée. Lesquelles de ces images, dans les milliards qui sont produites chaque jour, resteront pour témoigner de notre époque ? Il est difficile de le dire. Naguère, en prenant une photo, on disait « immortaliser » un événement, arraché par le cliché à l’universel passage des choses. Aujourd’hui, prendre des photos participe de cet universel passage. L’immense majorité de ces images disparaîtront, parce que leurs supports sont fragiles, ou seront devenus « illisibles » faute du matériel adéquat pour en extraire les « informations ». Il est normal qu’un monde du « jetable » produise des images elles-mêmes vouées à s’effacer. Les maîtres anciens, eux, mettaient tant de soin à préparer leurs supports et leurs couleurs, que leurs œuvres ont traversé les siècles.
Propos recueillis par Louis Lecomte et Rémi Lélian

Éditions Conférence, 306 p., 25€





