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À l’heure actuelle, au regard de la politique de défense de l’État, de la souveraineté et de l’unité nationales qu’il prône, qu’est-ce qui vous empêcherait de dire que le RN est un parti gaulliste ? Marine Le Pen se réclame elle-même souvent du gaullisme.
Je ne réponds jamais à ce genre de question. Je ne distribue pas des brevets de gaullisme. Je constate que la famille politique qui était historiquement enracinée dans le courant qui a toujours maintenu la France envers et contre tous et qui le continuait depuis 1940 a disparu, pour l’instant, sur l’échiquier politique et j’observe l’évolution des discours des uns et des autres. J’ai écrit ce qu’était pour moi le gaullisme. À chacun de dire ce qu’il est et ce qu’il veut et aux Français de juger ce qui leur paraît crédible.
Au fond, la plus grande erreur de De Gaulle n’a-t-elle pas été de créer un rôle de monarque républicain trop grand pour ses successeurs et qui les écraserait ?
Il faut tordre le cou à cette chimère. Certes, le rôle de monarque républicain est extrêmement exigeant. En inaugurant la fonction, le général De Gaulle a placé la barre très haute, ce qui a rendu la comparaison difficile à assumer pour ses successeurs. Disons qu’il n’y a pas de place dans les institutions de la Ve République pour un président normal qui méconnaît la très lourde charge symbolique qui pèse sur cette fonction. Pour paraphraser De Gaulle, pour être chef de l’État, il faut être un chef et il faut qu’il y ait un État.
Avec la Ve République De Gaulle avait achevé de reconstruire l’État, on s’est acharné à le détruire et le quinquennat a abaissé la fonction et dénaturé la Constitution. Je continue de penser que l’État gaullien, le monarque républicain et le parlementarisme rationalisé constituent le meilleur système institutionnel pour la France qui est un vieux pays monarchique quand l’Angleterre par exemple, malgré la Reine, est un vieux pays aristocratique. Tous les systèmes démocratiques occidentaux sont en crise. Pourquoi faire porter à des institutions qui ont été, qui plus est, dénaturées, des responsabilités qui ne leur incombent pas ? Comment quelqu’un de censé peut-il penser que le régime d’assemblée qui nous a coûté si cher dans le passé nous permettrait de mieux affronter les crises que nous traversons ?
Je continue de penser que l’État gaullien, le monarque républicain et le parlementarisme rationalisé constituent le meilleur système institutionnel pour la France qui est un vieux pays monarchique
Pour ce qui est des hommes, ce sont les Français qui les choisissent, et ils ne choisissent pas toujours bien. Les institutions n’y sont pour rien. Nul besoin d’avoir fait le 18 juin pour être à la hauteur de la fonction. Pompidou, pour ne citer que lui, n’était pas De Gaulle, n’avait pas fait le 18 juin et il a dignement incarné le monarque républicain. Il avait la solidité, la culture, le sens de l’État. Et cela suffit. Ce sont des qualités rares, mais peut-on prétendre diriger un pays comme la France à moins de les avoir ? Le monarque républicain de la Ve République doit être capable de tenir la barre dans les tempêtes. L’histoire départagera les Présidents sur ce critère. Nul doute que pour certains son jugement sera cruel. Mais en ira-t-il différemment pour les chefs d’État et de gouvernement des autres grandes démocraties ?
Il a aussi pour rôle de préserver la cohésion de la nation. On a beaucoup reproché à Jacques Chirac de ne pas avoir assez bousculé la société française au point de le qualifier de roi fainéant. Mais avait-il totalement tort de penser que la société était trop fragile pour être bousculée par des réformes trop brutales ? Contrairement à ce que croit une certaine droite orléaniste, cette prudence a aussi des vertus. Il a fait reculer Juppé en 1995, quand la situation devenait inextricable et, après 2002, il a compris que sa large victoire contre Jean Marie Le Pen ne lui donnait pas un blanc-seing. De Gaulle disait qu’on ne fait pas la France sans les Français. En 1963, quand il voit que la réquisition des mineurs ne fait qu’aggraver les choses, il ne s’obstine pas. En 1968, il approuve les Accords de Grenelle pour dénouer la crise. Le rôle d’un chef d’État n’est pas de déclencher la guerre civile.
Pourtant Nicolas Sarkozy a été élu contre l’immobilisme chiraquien…
Une partie de la droite lui a refait le même procès. Mais une partie des électeurs de droite lui a ensuite reproché de ne pas avoir tenu ses promesses en ne supprimant pas les trente-cinq heures ou l’impôt sur la fortune… Sauf que ces mesures n’avaient jamais fait partie de son programme. Et puis, il y a eu la crise financière de 2008. Sarkozy a eu un rôle décisif dans le fait qu’elle n’a pas dégénéré en catastrophe sans précèdent. Il ne pouvait pas tout faire.
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Il y a quand même eu beaucoup de réformes lors du quinquennat de Sarkozy qui ont été pour beaucoup détricotées par François Hollande. Quant aux erreurs, il y en a toujours, mais on en doit beaucoup à la pression constante exercée par une droite pour laquelle on n’en fait jamais assez. Mais, les mêmes qui trouvaient que l’on n’économisait pas assez sur l’hôpital ou la police se plaignent aujourd’hui que l’État n’ait pas assez dépensé dans ces domaines. Si on en avait écouté certains, on aurait même fait un plan d’austérité en janvier 2009, ce qui aurait provoqué un désastre.
Justement, la grande erreur de la droite gaulliste n’a-t-elle pas été de s’allier avec la droite orléaniste qui a fini par la phagocyter, dans le cadre de l’alliance entre l’UDF et le RPR ?
La démocratie pousse naturellement à des alliances de gouvernement pour construire une majorité dans le pays. La question est « qui fait le programme ? » Quand Pompidou fait entrer les centristes au gouvernement, ce ne sont pas les centristes qui font le programme. Quand Mitterrand fait entrer les communistes au gouvernement, ce ne sont pas ces derniers qui déterminent la politique de la France. À vrai dire, la droite orléaniste, néo-libérale, n’était pas toute entière à l’UDF.
Une partie de la droite orléaniste, celle qu’incarnait dans les années 80-90 le courant juppéo-balladurien, a d’abord gagné à l’intérieur même du RPR quand Jacques Chirac a choisi de lui donner un poids toujours plus grand dans l’appareil contre le courant incarné par Pasqua et Séguin et les gaullistes historiques qui arrivaient au terme de leur vie politique. L’erreur a été double : donner les clés de l’appareil du RPR aux juppéo-balladuriens et fusionner le RPR avec l’UDF pour créer l’UMP. Autant, l’alliance pour gouverner ensemble avait un sens, autant la fusion de deux traditions et de deux sociologies politiques aussi différentes n’en avait aucun. Tout le monde y a perdu son âme et un parti sans âme est un parti mort.
L’erreur a été double : donner les clés de l’appareil du RPR aux juppéo-balladuriens et fusionner le RPR avec l’UDF pour créer l’UMP
Mais une partie des élites politiques des années 80-90, à droite comme à gauche ou au centre rêvaient, pour faire « moderne », d’un bipartisme sur le modèle des autres grandes démocraties occidentales, avec une alternance sans fin au pouvoir de deux grands partis de gouvernement, l’un de centre-gauche, l’autre de centre-droit. Mais ce modèle ne correspondait pas à la tradition politique française et il allait bientôt entrer en crise dans toutes les démocraties occidentale.
Il y a une dimension providentielle du destin de la France. Quand elle est au plus bas, une figure émerge toujours pour la relever, que ce soit Jeanne d’Arc, Bonaparte ou De Gaulle…
Et Henri IV après les Guerres de religion, ou Mazarin après la Fronde. Jusqu’ici, nous avons eu plutôt de la chance avec les sauveurs, sauf avec Pétain en 40 qui donne la France aux Allemands. Avec Staline ou Hitler, d’autres pays ont eu moins de chance. Aurons-nous toujours autant de chance ? Il nous faut garder à l’esprit les leçons de René Girard : les sociétés trop profondément divisées cherchent toujours à se réunifier par la violence. Alors, elles sont prêtes à se jeter dans les bras de n’importe qui. Nous devons avoir conscience que l’histoire est toujours tragique et que nous vivons, une fois de plus, un moment dangereux.

Éditions du Rocher, 232 p., 19.90 €





