La profession des pompes funèbres était-elle préparée à l’affrontement d’une telle crise, en matière de formation et de matériel ?
Nous étions un peu comme tout le monde, c’est-à-dire que nous avions du matériel de protection pour le service courant, mais pas de masques ni de combinaisons en quantité. Comme nous faisons de la manipulation de corps, nous avions des gants, mais le masque n’est pas systématiquement utilisé (cela dépend des entreprises). Faute de stocks, nous nous sommes retrouvés bloqués comme tous les professionnels de santé lorsque le Covid 19 est arrivé : il nous était impossible de nous procurer des masques ou autres matériels de protection individuelle.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la communication avec les pouvoirs publics ?
La communication des pouvoirs publics était plutôt incohérente. Dans un premier temps, mon entreprise dépendait de la préfecture de Loire-Atlantique, laquelle nous a demandé de lui faire connaître les stocks de cercueils et de housses mortuaires. Il n’était question que de cela. Nous les avons questionnés au niveau des masques, ils n’en avaient pas. C’était le même discours pour tout le monde : « Le masque ne sert à rien ». Nous avons suivi la même courbe que les professionnels de santé : le sujet des masques est devenu important quand nous avons commencé à en avoir. Mais les pouvoirs publics n’ont pas pris en compte le fait que les professionnels du funéraires pourraient être en contact avec les défunts qui auraient contracté le Covid. Il y a certains actes habituellement autorisés qui ont été interdits. Nous avons eu quelques indications, mais rien de particulier pour les équipements de protection. Manifestement, nous n’étions pas du tout prioritaires.
C’était le même discours pour tout le monde : « Le masque ne sert à rien ». Nous avons suivi la même courbe que les professionnels de santé : le sujet des masques est devenu important quand nous avons commencé à en avoir. Mais les pouvoirs publics n’ont pas pris en compte le fait que les professionnels du funéraires pourraient être en contact avec les défunts qui auraient contracté le Covid
Quelles différences avez-vous constatées dans le traitement des corps, et celui des familles ? Comme, par exemple, les visites ?
Il y a eu différentes phases. Au début, les directives étaient maximalistes. Les défunts du Covid subissaient une mise en bière immédiate, donc fermeture du cercueil le plus rapidement après le décès (plus de visite après la fermeture). Certaines familles n’ont pas pu voir le corps d’un proche mort du virus. D’une part parce que des familles avaient peur d’attraper le Covid, d’autre part parce que le personnel de l’hôpital les prévenait qu’ils faisaient la mise en bière directement. De ce que j’ai vu, comme la période était compliquée, les familles ne voulaient pas toujours voir le corps. D’un côté, la volonté des familles n’était pas bafouée, mais d’un autre côté il n’y a eu aucune proposition ou communication pour qu’elles puissent voir le corps. Tout était fait pour évacuer les corps hors des hôpitaux le plus rapidement possible.
Certains morts attribués au Covid présentaient-ils des doutes quant à la cause effective de leur décès ?
Dès qu’il y avait présomption de Covid sur les causes d’un décès, le défunt était déclaré mort du virus systématiquement. Cela a été confirmé formellement par Olivier Véran devant le Sénat. Dès lors, des personnes décédées ont été mises dans cette case Covid alors qu’elles n’étaient pas nécessairement mortes de cette maladie directement. Certaines familles nous ont fait part de leur désarroi à ce sujet. Un cas qui m’a marqué était celui d’une personne décédée d’un cancer en phase terminale, que l’hôpital a étiquetée Covid. Ce qui a été très dur pour la famille, c’est que l’enterrement et le traitement des corps ne sont pas faits de la même manière, et le deuil en est très perturbé. Je connais des soignants qui m’ont confirmé les témoignages que nous avions de la part de familles.
Je fais référence ici à ce que j’ai vécu concernant le CHU de Nantes. Sur ces défunts attribués au Covid alors qu’il y avait des doutes sur la cause de leur décès, des comorbidités manifestes, je n’ai pas d’explication certaine. Il a été question de primes pour les cas de Covid mais je n’en ai jamais eu la preuve. En revanche, je pense que cela est dû à un excès de prudence de la part des médecins. Les symptômes du Covid sont assez proches de ceux de la grippe et la détresse respiratoire peut être causée par beaucoup d’autres facteurs que ce coronavirus. Je n’imagine pas un médecin étiqueter « mort du Covid » par plaisir ou pour gonfler ses statistiques. Je présume que c’est plutôt dû à une panique généralisée.
Quel problème de gestion avez-vous constaté en CHU, mairie, et autres services d’État ?
Il y a une chose que j’ai trouvée incroyable au CHU. En tant qu’entreprise de pompes funèbres, lorsqu’il y a un décès lié au Covid, nous avions l’obligation de faire une mise en bière immédiate avant de déplacer le corps du défunt. Que se soit dans un funérarium ou dans un domicile. Mais ce que j’ai constaté, c’est qu’il y a des défunts du Covid qui ont transité sans aucun contrôle de l’annexe Nord Laennec (dont le service mortuaire a été supprimé depuis peu) au CHU du centre de Nantes, alors que c’était totalement interdit. Tous les professionnels du funéraire se sont demandé ce qu’il se passait et nous constations une grave incohérence. Je ne dis pas que ce qui a été fait était illégal, mais je me demande pourquoi ce qu’il leur est autorisé nous est interdit. Ce n’est pas seulement un problème d’organisation dû au début de la crise, car cela continue aujourd’hui. Ce mode de fonctionnement est complètement irrationnel.
Ce n’est pas seulement un problème d’organisation dû au début de la crise, car cela continue aujourd’hui. Ce mode de fonctionnement est complètement irrationnel
L’État a-t-il conduit à une réponse politico-sanitaire disproportionnée ?
De ce qu’on en constate depuis le terrain, oui. À partir des chiffres de l’Insee (qu’il lire prudemment car il y a un décalage de quelques mois, ensuite un rattrapage au niveau de la mortalité), nous constatons, jusqu’à la fin du mois d’août, une mortalité très disparate en fonction des régions et des départements. Paradoxalement, la mortalité dans la région Grand-est est négative [uniquement pour les mois de mai à août. Pour le reste de l’année, la mortalité est bien supérieure à celle des années précédentes, Ndlr]. Par exemple, la Moselle a subi une baisse de -2 %. Alors que cela correspond au premier foyer dont nous avons parlé. D’autres régions ont écopé d’une surmortalité très nette, comme l’Île-de-France, avec pas moins de 10 % de surlétalité. Et beaucoup de départements oscillent entre une baisse de 10 % et une augmentation de 3-4 %. Sachant que jusqu’à 3 %, on considère que ce n’est pas un excès de mortalité mais à une évolution tendancielle logique. Lorsque l’on remarque cette différence de mortalité entre les différents départements, je me questionne sur l’opportunité de confiner l’ensemble du pays de manière uniforme. Cela nous parait disproportionné ; pour l’entreprise dans laquelle je travaillais, nous n’avons pas eu plus de morts que les années précédentes.





