« Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », disait Charles Péguy. Voilà une enquête qui devrait permettre d’élargir la vue de quelques-uns sur la déperdition du modèle à la française dans la jeunesse. Commandée par la Licra pour son magazine Droit de vivre, une enquête publiée le 3 mars fait état d’un rejet de plus en plus grand de la laïcité à la française par les lycéens.
De cette étude, l’institut Ifop tire un double enseignement. Tout d’abord, les lycéens témoignent d’une « vision très ‘inclusive’ de la laïcité dans laquelle celle-ci est réduite au principe de neutralité de l’État tout en étant associée à une grande tolérance à l’égard des manifestations de religiosité dans l’espace scolaire ». Ensuite, « ces jeunes, et tout particulièrement les lycéens musulmans et/ou scolarisés dans les zones d’éducation prioritaire (REP), se distinguent aussi par leur hostilité à toute critique susceptible de heurter la susceptibilité des minorités ». Intitulé « ‘Droit au blasphème’, laïcité, liberté d’enseignement… Les lycéens d’aujourd’hui sont-ils ‘Paty’ ? », le sondage a été mené auprès de 1 006 élèves âgés de 15 à 17 ans et choisis pour former un échantillon représentatif.
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Premier enseignement dudit sondage sur l’état du fait religieux stricto sensu : en proportion, les catholiques ne sont plus que deux fois supérieurs aux musulmans parmi les lycéens français, alors qu’ils sont cinq fois supérieurs dans la population globale. Ainsi, si 46% des lycéens se disent sans religion, seuls 32% se déclarent catholiques et 14% musulmans (contre respectivement 38%, 50% et 9% dans la population française globale d’après une étude de l’Institut Randstad de 2018). En clair – et ça n’est une surprise pour personne – les dynamiques sont à l’athéisation, à l’islamisation et à la décatholicisation.
Les jeunes favorables à la visibilité du fait religieux
Le premier pôle de l’étude concerne la visibilité du fait religieux dans l’espace public : les lycéens sont majoritairement favorables au port ostensible de signes religieux. Sur ces questions s’affirme très distinctement un double clivage au sein de la société française, qui ne fera que s’accroître : d’une part entre les lycéens (qui y sont favorables à 50%) et le reste de la population française (environ 25%) ; d’autre part au sein même des lycéens, entre la moyenne et les musulmans (près de 90%). Bien loin de tout principe de discrétion, plus d’un lycéen sur deux soutient le port de signes ostensibles et le port de tenues religieuses par des parents accompagnateurs. Cette tendance est au renforcement puisque cette idée était rejetée par 58% des jeunes il y a une quinzaine d’années. Plus inquiétant encore, le port du burkini est soutenu par près de 38% d’entre eux, et à 76% chez les musulmans. Chiffre qui fait plus que remettre en cause la sempiternelle distinction entre islam modéré et militant.
Plus inquiétant encore, le port du burkini est soutenu par près de 38% d’entre eux, et à 76% chez les musulmans. Chiffre qui fait plus que remettre en cause la sempiternelle distinction entre islam modéré et militant
La perception de la laïcité a elle aussi évolué. Celle-ci est de moins en moins perçue comme une volonté de faire reculer l’influence des religions sur la société – ce que considère 26% de la population, 11% des lycéens et 5% des musulmans. La laïcité est bien davantage pensée comme moyen de mettre à égalité toutes les religions (19% de la population globale, 29% pour les lycéens, 37% pour les musulmans). En clair, bien loin d’y voir une arme antireligieuse, les lycéens considèrent la loi de 1905 comme un socle libéral qui, par-delà de la neutralité de l’État, doit permettre la pleine expression du fait religieux. Américanisation culturelle, progressisme inclusif et prosélytisme musulman marchent main dans la main pour promouvoir une conception anglo-saxonne des relations entre État et religion, et de facto avalisent le communautarisme conséquent qui s’inscrit en rupture avec le commun. Fort logiquement, la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques françaises est ainsi considérée comme islamophobe par 37% d’entre eux (81% chez les musulmans).
Les lycéens français ne sont ni Charlie, ni Paty
Le second pôle de questions se rapporte au blasphème et, en conséquence, au terrorisme : les lycéens français (52%) sont globalement hostiles à la possibilité de se montrer irrespectueux vis-à-vis d’une religion et ses dogmes. Sur cette question du droit au blasphème, les élèves musulmans sont une nouvelle fois une pointe avancée des trames sociales de fond (78%), tout comme les personnes « non blanches » (65%) et celles habitants dans les banlieues populaires (60 %). Cette réticence forte au droit au blasphème conduit les lycéens à rejeter le droit des journaux à caricaturer les personnages religieux (51% chez les lycéens, 61% chez les musulmans). L’esprit Charlie s’en est allé, ou n’a du moins pas diffusé chez les jeunes : il n’est plus jugé acceptable aujourd’hui d’être offensé dans ses convictions personnelles, et toute critique est vécue comme une violence faite à l’individualité sacrée. Plus que jamais, relativisme et droit à la différence sont revendiqués par les minorités pour s’affirmer, soutenues en cela par un progressisme tout dépouillé de son anticléricalisme traditionnel.
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La suite logique devait aboutir à un soutien fort relatif envers le professeur Samuel Paty pour avoir présenté les caricatures à ses élèves. Seuls 61% affirment qu’il a eu raison, un chiffre qui atteint 69% chez les catholiques contre seulement 26% chez les musulmans. Une dernière question sur les attentats est des plus édifiantes : 10% des lycéens ne condamnent pas les attentats, auxquels il faut ajouter 6% qui condamnent les terroristes « mais partagent certaines de leurs motivations ». Ce chiffre atteint 22% chez les élèves de confession musulmane, et pose une nouvelle fois la question du rapport entre islam modéré et militant, et de leur porosité. Nous voilà prévenus.





