Skip to content

Enquête : AP-HP et Martin Hirsch, quand la lutte sanitaire se transforme en combat politique

Par

Publié le

1 avril 2021

Partage

Alors qu’elle ne représente que 10 % du personnel hospitalier et gère un tiers des patients en réanimations, l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) monopolise la parole publique, multiplie les coups médiatiques et oriente l’opinion. C’est un véritable combat politique qui s’est joué ces derniers mois, un affrontement où tous les coups étaient permis, même aux détriments des patients. Par qui, pourquoi et dans quel but ? Enquête.
Hirsch

Ce mercredi, Emmanuel Macron a décidé d’étendre les « mesures de freinage de l’épidémie » à la France entière, annonce qui en creux signe son refus du sanitarisme strict – huit semaines de confinement dur – tel que prôné par de nombreux médecins de l’AP-HP ces dernières semaines.

Samedi 27 mars, 41 directeurs-médicaux de crise de l’AP-HP signaient une tribune au ton apocalyptique dans le Journal du dimanche. Ils expliquaient notamment qu’ils devraient « faire un tri des patients afin de sauver le plus de vies possibles », avant d’oser une comparaison pour le moins maladroite avec les attentats. Au même moment, dans Le Monde, neuf autres médecins de l’AP-HP affirmaient qu’« en imposant aux soignants de décider quel patient doit vivre, le gouvernement se déresponsabilise de façon hypocrite ». Deux tribunes parfaitement coordonnées qui s’inscrivaient à la suite de très nombreuses communications du président de l’AP-HP Martin Hirsch, de Bruno Rioux, de Rémi Salomon (auteur du « papi et mamie mangent dans la cuisine et nous dans la salle à manger »), d’Enrique Casalino, de Karine Lacombe ou encore de Gilles Pialoux. Tous abondaient dans le sens d’un reconfinement général du pays, à coups de prises de parole et de projections alarmistes. Leur message était clair : en prenant à témoin l’opinion, ces membres de l’AP-HP déclaraient que le président Emmanuel Macron, s’il ne prenait aucune mesure supplémentaire, serait responsable de très nombreuses morts. Un avertissement aux allures de chantage, auquel le président n’a que partiellement cédé en accordant la fermeture des écoles.

L’AP-HP monopolise la parole, et sa proximité géographique avec les salles de rédactions en décuple encore le nombre et la portée. Sa spécialité : des frappes médiatiques multiples, simultanées et coordonnées sur les différents supports d’informations

Du reste, tous les médecins français ne partageaient pas cette direction. La Fédération hospitalière Française (FHF), association qui représente les établissements publics de santé, a regretté « cette tribune qui affole et n’est utile ni pour les soignants ni pour les patients ». De même, Patrick Pelloux, président de l’AMUF (association des médecins urgentistes de France) a condamné ces tribunes « alarmistes » dans Le Parisien : « On est sur un plateau haut, notre activité est constante avec une petite augmentation mais, en gros, on y arrive ». Une position partagée par son confrère Christophe Prudhomme, médecin au Samu de Seine-Saint-Denis et porte-parole de l’AMUF : « La situation est grave, mais elle n’est pas catastrophique ».

AP-HP, le mammouth hospitalier français

L’administration française de la santé est décentralisée. Chaque région dispose de son agence et d’un établissement public. À Paris, bienvenu à l’AP-HP. Cet établissement est un monstre : ses 39 hôpitaux soignent chaque année 10 millions de malades. Ses 25 services d’urgence accueillent 1,5 million de gens. Ainsi, pas étonnant que l’établissement soit le premier employeur d’Île-de-France avec 100 000 personnes, dont 16 800 médecins, 57 595 personnels paramédicaux et 16 411 administratifs. Avec ses sept facultés de médecine parisiennes, l’AP-HP est le premier centre universitaire d’Europe, il forme 20 % des médecins français grâce auxquels il est le premier promoteur d’essais cliniques en France. En gros, l’AP-HP représente 10% des personnels de santé français. Son budget 2020 s’est établi à 7,5 milliards d’euros. C’est trois fois plus que l’administration de la santé, qui se trouve aujourd’hui dans le ministère des Solidarités et de la Santé. Ce dernier recouvre quatre missions. Seules trois s’occupent de santé et le total de leur budget se monte à 2,46 milliards pour quelques milliers de fonctionnaires. Le ministère ne fait pas le poids face au mastodonte financé par la Sécurité sociale, qui de fait joue une place prépondérante dans la définition des politiques de santé.

Lire aussi : Tribune : Pass sanitaire, ça ne passe pas !

L’AP-HP reçoit entre un quart et un tiers des patients en réanimation à cause du coronavirus, soit à l’heure où ces lignes sont écrites, 1500 patients contre près de 5000 à l’échelle nationale. Des autres services de réanimation français, on n’entend pas un mot. L’AP-HP – dont il ne faut cependant pas surestimer l’unité interne – monopolise la parole, et sa proximité géographique avec les salles de rédactions en décuple encore le nombre et la portée. Sa spécialité : des frappes médiatiques multiples, simultanées et coordonnées sur les différents supports d’informations. Par les paroles de quelques-uns de ses médecins, l’AP-HP peut orienter l’opinion.

Jouer la science contre le politique et l’administration

Cette situation idéale a permis à cet establishment parisien d’engager ces dernières semaines un bras de fer avec le politique et l’administration contre une double-dépossession, au-delà de leur légitime crainte face à ce à quoi ils sont confrontés au jour le jour – pour ceux d’entre eux qui sont présents en première ligne.

Plutôt qu’humble conseillère du prince se rangeant à l’avis de l’exécutif légitime, l’AP-HP a tenté de tordre le bras d’Emmanuel Macron. Ayant pris depuis un an une place prépondérante dans la gestion de crise, l’AP-HP est depuis janvier reléguée dans le processus de décision, après le refus du Président de reconfiner malgré ses recommandations. En clair, l’Élysée essaye de remettre pleinement la main sur la prise de décision. L’orgueil flétri et refusant de regagner leur juste place, ces scientifiques tentent de jouer l’opinion contre le politique par une rhétorique de la peur. Une phrase de Gilles Pialoux sur France Inter était d’ailleurs sans ambiguïtés : d’après lui, et depuis que Macron a refusé de reconfiner la France en janvier, « le politique a éclipsé le scientifique ». Avant d’ajouter, désabusé : « Sincèrement, on a l’impression qu’on ne doit compter que sur nous-mêmes ».

Le Conseil de surveillance de l’AP-HP est présidé par Anne Hidalgo qui, seule candidate, a été élue à l’unanimité en 2014. Elle succédait alors à Jean-Marie Le Guen (PS), rentré dans le gouvernement Valls I

Une deuxième opposition est en jeu : celle de ces médecins avec la haute administration de la santé. Comme l’a expliqué Éric Zemmour dans Face à l’info, les lois Juppé 1995 ont « mis les médecins sous l’autorité des hauts-fonctionnaires et des bureaucrates », qui du reste sont traditionnellement les moins bien classés à l’ENA et en cela moins considérés. C’est le tournant managérial et rationalisateur de la santé. Si la première vague avait fait « sauter » les contraintes et plus largement la prépondérance de l’administration, les bureaucrates à cheval sur les questions budgétaires « ont depuis repris le pouvoir » sur l’administration de la Santé. De quoi attiser les rancœurs.

L’AP-HP, organisme marqué à gauche

Outre qu’il trahit leur vocation initiale, cet engagement très clair des « savants », pour reprendre l’expression de Max Weber, interroge quant à sa coloration politique. Pour le dire clairement, le CHU parisien est marqué à gauche. Lors des dernières élections professionnelles fin décembre, pour une participation de 30%, la CGT a recueilli 36% des voix, Sud Santé 22%, la CFDT et Force ouvrière chacun 15%. Plus encore, le Conseil de surveillance de l’AP-HP est présidé par Anne Hidalgo qui, seule candidate, a été élue à l’unanimité en 2014. Elle succédait alors à Jean-Marie Le Guen (PS), rentré dans le gouvernement Valls I. L’identité des vice-présidents ne dit pas autre chose : Anne Souyris, écologiste et adjointe à la mairie de Paris, et Bernard Jomier, sénateur et conseiller parisien issu des Verts.

Cette orientation idéologique n’est évidemment pas sans influence sur leur traitement de la crise sanitaire. Tout d’abord, la stratégie de communication. Reprenant la rhétorique sentimentaliste de gauche, incarnation du camp des Bons et gouvernant par le quantitatif (nombre de morts comme d’autres le niveau des inégalités), l’AP-HP est passé maîtresse dans les pleurnicheries publiques et la demande de moyens supplémentaires. Ensuite, la gestion de crise. Si Martin Hirsch a beau jeu de parler d’une coopération « exemplaire » entre hôpitaux publics et privés au cours de cette troisième vague, tel n’a pas été le cas pendant très longtemps. Président de Fédération de l’Hospitalisation Privée (FHP), Lamine Gharbi rappelait ainsi dans une interview au Figaro que « lors du premier confinement, les établissements privés étaient exclus des discussions. La région Grand Est en a malheureusement fait les frais, avec des hôpitaux asphyxiés et des établissements privés sans activité ». En cause, l’animosité de la gauche pour tout ce qui ne relève du secteur public. Travaillant de concert, ARS Île-de-France et AP-HP ont mis trop de temps à solliciter les cliniques privées, coopération qui n’est toujours pas optimale.

Lire aussi : Chronique du Covid-19 : Être et temps d’une pandémie

Autre problématique : la question des chiffres. Outre que sa prévision de 4500 personnes en réanimation dans la région fin avril est jugée probable à « 1 sur 1000 » par le docteur Pierre Squara, la communication de l’AP-HP joue publiquement sur une ambivalence. Personnes admises en service de réanimation et personnes en réanimation sont deux mesures différentes. Comme le précise Patrick Pelloux au Parisien, « seuls 25 % [des personnes prises en charges dans les services de réanimation] sont en réanimation, avec intubation et respirateur. Tous les autres sont dans des unités de soins continus qui dépendent des réanimateurs, mais ce ne sont pas des réanimations ». La hausse spectaculaire des admissions en réanimation ces dernières semaines, décorrélée de la mortalité, peut trouver là une première explication : les places créées appellent les patients, qui y sont amenés préventivement.

Martin Hirsch, lopportuniste

L’identité politique du patron de l’AP-HP depuis 2013, Martin Hirsch, est à ce titre éloquente. Son prédécesseur Mireille Faugère voulait fermer les urgences de l’Hôtel-Dieu sur l’île de la Cité pour combler des déficits. Bertrand Delanoë et François Hollande ne l’entendaient pas de cette oreille : elle est débarquée au profit de Martin Hirsch, diplômé de neurobiologie – mais il n’est pas médecin faute d’avoir validé sa dernière année – et haut-fonctionnaire passé par l’ENS et l’ENA. Très politisé, l’homme est d’abord un opportuniste : il navigue dans les eaux des gouvernements Jospin, étant successivement directeur de cabinet du secrétaire d’État à la santé Bernard Kouchner puis conseiller chargé de la santé au cabinet de Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi et de la solidarité. Au sein des « Kouchner Boys », il côtoie notamment Jérôme Salomon, actuel directeur général de la Santé.

Il prend la tête d’Emmaüs puis multiplie les mandats au sein d’autorités, parmi lesquelles la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE). Après s’être montré aux côtés de Ségolène Royal, il rejoint le gouvernement Fillon II au poste de Haut-commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté et à la jeunesse. Sarkozy se félicite de cette « prise », symbole de son gouvernement d’ouverture ; Hirsch sera à l’initiative sur le RSA. Dès 2010, il quitte le gouvernement et publie Pour en finir avec les conflits d’intérêts (Stock) qui visent directement Jean-François Copé et Gérard Longuet. Il soutiendra François Hollande en 2012, puis débarque à l’AP-HP grâce à son entremise. Depuis, les rumeurs abondent dans le même sens : l’homme se pousse pour devenir ministre de la Santé.

« Martin Hirsch est le directeur de campagne de madame Hidalgo, si on écoute bien ce qu’il dit » a vitupéré Florian Bachelier, député LREM d’Ille-et-Vilaine

« Il ne rêvait que d’une chose en s’acoquinant avec Emmanuel Macron, puisqu’il faisait partie de son équipe de campagne sur les questions de santé : devenir ministre de la Santé », déclarait le médecin urgentiste à Avicenne et responsable CGT Christophe Prudhomme au média WUD. Ses espoirs auront été douchés, et ses relations avec la macronie dégradées : il ne s’entend pas avec Agnès Buzyn, au point qu’elle aurait réclamé sa tête et l’Élysée commencé à établir une liste de successeurs potentiels avant la crise. En guise de vengeance, Martin Hirsch aurait dressé de nombreux obstacles à l’ancienne ministre, qui souhaitait renfiler la blouse après son échec aux municipales parisiennes. C’est Emmanuel Macron en personne qui aurait tapé du poing sur la table d’après le très informé JDD, ce que Martin Hirsch a depuis démenti. Sa relation avec Olivier Véran est plus stable : outre que les deux hommes partagent les mêmes points de vue sur la crise sanitaire, Véran a pris courant mai pour directeur de cabinet Jérôme Marchand-Arvier, jusqu’alors directeur adjoint de l’AP-HP.

Futur ministre de la Santé d’Anne Hidalgo ?

Au sein du CHU parisien, Martin Hirsch fait ce qu’il sait faire de mieux : il navigue entre les courants, synthétise, cherche l’équilibre entre demande gouvernementale et état budgétaire, entre avis du corps médical et souhait de l’opinion. S’il relaie publiquement ses médecins, son bilan est très contesté, notamment par son aile gauche. Sous le ministère Marisol Touraine, on lui demande de faire des économies, ce qu’il s’exécute de faire en réformant le temps de travail contre l’avis de tous les syndicats, hormis la CFDT. « Il est arrivé avec une aura positive. Pendant un an, il a été gentil avec les syndicats. Ensuite il a supprimé des lits, fermé des hôpitaux, imposé une réorganisation du temps de travail… Son bilan : un hôpital délabré », estime toujours l’urgentiste Christophe Prudhomme. En 28 ans, l’AP-HP a fermé près de 12 000 lits, soit le tiers de son parc ; depuis son arrivée, Martin Hirsch s’est pleinement inscrit dans le virage du « tout ambulatoire », cause de tant de problèmes aujourd’hui. Pour seul exemple, dans un article du Monde de mai 2019, l’AP-HP prévoyait « de réduire de 30% à 50% le nombre de ses lits de gériatrie au sein de ses unités de soins de longue durée (USLD) d’ici à 2024 ». Dernier grand projet en date, mené de front avec la crise sanitaire : une fusion des hôpitaux Bichat et Beaujon sur le nouveau campus Grand Paris Nord, qui entraînera la suppression de 300 lits.

Lire aussi : Enquête : Quand Médecins du Monde devient un parti politique

Ces critiques sont pourtant loin de désarçonner Martin Hirsch. L’homme garde des ambitions politiques, qu’il attise par sa grande proximité avec Anne Hidalgo. Haut-fonctionnaire, l’homme outrepasse son devoir de réserve et multiplie les attaques contre le gouvernement. De quoi agacer la macronie, qui n’hésite plus à l’attaquer publiquement ces derniers temps, signe d’un profond malaise en coulisse : « Martin Hirsch est le directeur de campagne de madame Hidalgo, si on écoute bien ce qu’il dit. […] Martin Hirsch fait de la politique », a vitupéré Florian Bachelier, député LREM d’Ille-et-Vilaine et premier questeur de l’Assemblée nationale sur le plateau de CNews. « Il ne faut pas se leurrer. Hirsch, il a d’énormes ambitions. C’est la porte d’entrée vers autre chose », a même lâché un conseiller présidentiel au Figaro. À la mairie de Paris, on reconnaît sa proximité avec Anne Hidalgo, toujours selon Le Figaro : « Ils sont proches avec Anne Hidalgo. Ils ont une très bonne relation de travail. Il se trouve qu’elle est présidente du conseil de surveillance de l’APHP. Ils se faisaient même des coucous depuis leur bureau respectif pendant le premier confinement. Mais de là à dire que Martin Hirsch roule pour Anne Hidalgo… ». Dans le monde politique français, cette hypothèse ne fait que peu de doutes.

Rémi Carlu et Emmanuel Rechberg

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest