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Frédéric Beigbeder : le même en mieux

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Publié le

19 mai 2026

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Avec « Ibiza a beaucoup changé », Frédéric Beigbeder a la drôle d’idée subversive de ramener Octave Parango, héros de ses best-sellers mi-cyniques mi-tragiques des années 2000, dans un roman de 2026. Une folie douce d’autant plus grisante qu’elle a cessé d’être inoffensive.
© Benjamin de Diesbach

Dans ses derniers livres, Frédéric Beigbeder s’était fait plus grave, soit qu’il écrive sur son père disparu soit que l’ancien séducteur ironique expose sa nouvelle désorientation dans un monde sans second degré ni paillettes ni pardon. Avec Ibiza a beaucoup changé, l’écrivain a la drôle d’idée subversive de ramener Octave Parango, héros de ses best-sellers mi-cyniques mi-tragiques des années 2000, dans un roman de 2026. Non pas sous la forme d’un vieux Parango, non, mais sous celle, intacte, d’un Parango de la belle époque, maso-flamboyant, dont on retrouverait, par exemple, dans la première nouvelle, un manuscrit oublié où celui-ci relaterait une histoire sans lendemain avec une jeune anglaise rendue fascinante par sa disparition. Dans les notes de bas-de-page, cependant, on souligne les traits du temps et les mœurs d’autrefois comme autant de curiosités à traduire à l’usage des nouvelles générations. Le portrait de cette époque mousseuse se fait donc avec un filtre sépia – et c’est ce qui fait tout le charme de la chose.

Nostalgie du désir sauvage

La disparition est l’un des motifs du livre, avec son revers : le contact avec l’inconnu. Deux grâces rendues aujourd’hui impossibles – la première – ou contrariée – la seconde, en raison des réseaux virtuels et des distanciations concrètes. Avant Internet, la beauté d’un soir qui vous avait offert ses lèvres ou davantage pouvait, comme la passante baudelairienne, disparaître pour se métamorphoser en fantasme rétroactif. Avant le Covid, l’hygiénisme et la criminalisation du désir masculin, des rapprochements soudains et imprévus étaient en mesure, plus souvent qu’aujourd’hui, de produire des étincelles. C’est toute une économie de la frustration et de l’assouvissement qui a été bouleversée par les révolutions numériques et morales. Le désir, géré par algorithmes et soumis à la transparence, a perdu au passage une partie de sa vertu de carburant narratif. Les nouvelles de Beigbeder nous rappellent la beauté ou l’absurdité de ses anciennes mystifications.

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Ironie au carré

Le monde est devenu très sérieux. Dans un univers médiatique où tous ceux qui prennent la parole sont des victimes militantes rivées au premier degré, Parango, fumiste et jouisseur, superficiel par provocation, est devenu un genre de monstre. L’ancien branché serait un boomer coupable, le séducteur un prédateur, l’auteur glamour un plumitif égoïste et social-traître. Mais cette nouvelle situation confère justement à Parango un relief dont il avait été jusque-là quelque peu dépourvu. Sa légèreté, qui pouvait être paresseuse à l’ère Ardisson, se teinte d’un étrange éclat d’héroïsme. Voici un écrivain qui ose encore évoquer la splendeur d’une échancrure, le charme cocasse d’une rencontre imprévue, les lueurs étranges de certaines facéties ou l’angoisse transie derrière une pose, comme autant de choses précieuses à défendre du rouleau-compresseur politico-moral. Démodé, son dandysme gagne de l’allure. Son ironie, consciente de ses effets et du contexte hostile, comme portée au carré, déjoue ses propres pièges. Et si Ibiza change en s’assagissant ; Beigbeder lui, pousse une folie douce d’autant plus grisante qu’elle a cessé d’être inoffensive.


IBIZA A BEAUCOUP CHANGÉ, FRÉDÉRIC BEIGBEDER ALBIN MICHEL 224 P., 19€90

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