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L’ENA grand remplacée

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Publié le

9 avril 2021

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Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’École nationale d’administration, qui sera remplacée par l’Institut du service public. Un changement qui ressemble à du rafistolage. D’anciens élèves réagissent.
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Il y a deux ans déjà lors de la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron avait évoqué lors d’un débat l’éventualité de la suppression de l’École nationale d’administration (ENA). Afin de rassurer le peuple en colère, cette idée s’inscrivait au sein de quatre points de réforme : le pouvoir d’achat, la fiscalité, l’environnement et la démocratie. De passage à Nantes en février dernier, le président annonçait que l’institution était devenue un « entre-soi » ne répondant plus à « l’ascenseur social français » d’il y a 50 ans. De là, il entend réformer l’école par ordonnance d’ici le 7 juin prochain, avec pour projet de voir une toute nouvelle institution naître en janvier 2022.

« Pour bâtir quelque chose qui fonctionne mieux (…) Il faudra sans doute garder les locaux, les agents qui y sont et qui sont d’excellente qualité (…) mais je ne crois pas du tout au rafistolage ». Ces paroles prononcées lors de sa conférence de presse en avril 2019 semblaient être tombées aux oubliettes depuis la crise des Gilets jaunes. Elles ont été concrétisées hier lors de la prise de parole du président pendant la « conférence des managers de l’État », durant laquelle il a dénoncé à plusieurs reprises le corporatisme de l’école dont il est lui-même issu. Ainsi, l’ENA s’éteindra pour laisser place à l’Institut du Service Public. Un objectif est clairement prôné : « Réconcilier nos concitoyens avec le sommet de l’État et, ce faisant, avec l’action publique »disait-il jeudi dernier.

De l’ENA à l’ISP, quelles différences concrètes ? 

Ce remplacement de l’ENA par l’ISP semble avant tout être un symbole, une action gracieusement accordée par le président à ses citoyens, pour mettre en avant l’égalité des chances et le mérite. Cette ouverture à un public plus large passerait par « une révolution profonde en termes de recrutement » en sélectionnant « des profils moins déterminés socialement » précise Emmanuel Macron. Alors que l’école est critiquée pour sa trop faible diversité sociale – 25% des élèves serait enfants d’ouvrier pour trois-quarts d’enfants de cadres –, ce nouveau système mettrait fin au « parcours automatique ». Le président souhaite changer de manière radicale « la manière dont on recrute », mais également « dont on forme, dont on sélectionne, dont on construit les parcours de nos hauts fonctionnaires ». Un « tronc commun » à 13 écoles du service public (École Nationale de la Magistrature, Institut National des Études Territoriales, Écoles d’application de Polytechnique…) est la solution choisie pour que « l’ensemble des élèves fonctionnaires maîtrisent ce socle ».

Lire aussi : Patrick Hetzel (LR) : « Nous avons joué un rôle de lanceur d’alerte sur la question de l’euthanasie »

Une autre des différences majeures réside dans les concours de sortie. Jusqu’à présent, les quinze majors de chaque promotion de l’ENA pouvaient choisir entre les « grands corps », c’est-à-dire la Cour des comptes, le Conseil d’État et les Inspections Générales, formant ainsi la prestigieuse « botte de l’ENA ». Un classement aura toujours lieu mais désormais, ces « nouveaux énarques » seront délégués collectivement vers un seul et même tronc. Ce dernier prendra le nom de Corps des Administrateurs de l’État. Après cela, et pour substituer à la « protection à vie » un « service d’excellence », un passage en préfecture estimé entre 5 et 6 ans sera exigé avant d’atteindre des postes de hauts fonctionnaires au sein des grands corps de la fonction publique. Les jeunes énarques ne pourront plus « du haut de leur trentaine asséner des sentences et distribuer des bons et mauvais points », commente un conseiller au Point. Ainsi chacun se sera distingué légitimement par « des résultats concrets, c’est-à-dire après plusieurs années d’expérience comme administrateurs de l’État » annonçait hier le président avant d’ajouter : « Je veux qu’en nous inspirant du modèle de l’Ecole de guerre, nous puissions prévoir un rendez-vous de carrière avant d’accéder à des éminentes responsabilités ». Le président entend également porter l’ISP à l’échelle européenne et internationale en construisant « un partenariat fort avec les universités ».

Nouveau départ : régression ou rafistolage ?

Alors que l’école vieille de soixante-seize ans est sur le point de fermer ses portes, les personnalités politiques réagissent. 

Pour Jean Messiha, énarque et président de l’Institut Apollon, la volonté d’Emmanuel Macron d’ouvrir les portes de l’école à la diversité n’est qu’un pas de plus vers la discrimination positive. Cette réforme entérine la logique qui veut que ce ne soit pas aux populations « immigrées ou d’origine immigrée de s’adapter à la France » mais plutôt « à la France de s’adapter à ces populations étrangères ». Jean Messiha ne nie pas les « tas de griefs que l’on peut faire à l’ENA » mais ajoute que « quels que soient les défauts que l’on peut lui trouver, c’était quand même la quintessence de la méritocratie républicaine ». Or la suppression de l’ENA participe à ce principe de « destruction de l’enseignement supérieur qui a touché les écoles et les universités », tandis que jusqu’à présent, elle était encore le « dernier des Mohicans » français. Il considère que seuls l’effort et le travail doivent permettre une entrée à l’ENA. Ayant lui-même immigré en France à huit ans, et ayant tenté 3 fois l’ENA avant d’occuper les plus hautes fonctions de l’administration centrale d’État et au sein des services diplomatiques, il exprime ses doutes : « Quel autre système que l’ENA garantirait qu’un enfant d’émigré arrivé sur le tard en France puisse exercer de telles fonctions ? » En définitive, il considère cette décision comme une régression : il sera plus facile d’accéder à l’ENA pour « ce que nous sommes », et non plus pour « ce que nous avons fait ». Et ajoute : « Nous retomberons tôt ou tard dans le même système que celui contre lequel l’ENA avait été créé ».

J’ai fait l’ENA avec stupéfaction car il y avait beaucoup d’épreuves techniques superflues comme de la comptabilité ou de l’informatique, mais rien sur l’histoire. Il fallait savoir baratiner, pas avoir de la culture générale

Sur ce point, Paul-Marie Coûteaux, énarque et directeur de la rédaction du Nouveau Conservateur, le rejoint : l’ENA risque de s’embourber dans un système préférant « les quotas et l’appartenance raciale » plutôt que la « compétence ». Il ajoute qu’il y aura sûrement aussi un quota politique à remplir, « ce qui n’est pas du tout la fonction d’un énarque qui est apolitique ». Non, ce qu’aurait réellement mérité l’ENA, c’est une réforme culturelle profonde : « De toute façon, il fallait modifier l’ENA. J’ai fait l’ENA avec stupéfaction car il y avait beaucoup d’épreuves techniques superflues comme de la comptabilité ou de l’informatique, mais rien sur l’histoire. Il fallait savoir baratiner, pas avoir de la culture générale ». La difficulté avec cette suppression est qu’elle va augmenter la faiblesse de l’État, « ce qui va tout à fait avec la philosophie destructrice, antinationale et soixante-huitarde de Macron. Ce qui est visé, c’est l’amoindrissement de l’État ». Plutôt que de « réconcilier les citoyens avec le sommet de l’État », cette réforme pourrait bien plutôt « réconcilier les citoyens contre l’État dont on aura supprimé le sommet ».

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