Nationaliste, réactionnaire, conservateur, populiste : comment vous définissez-vous désormais ?
Je suis de droite, conservateur, populiste… Populiste, oui ça me va assez ! Je ne vois pas de terme qui convienne mieux.
Et comment définir la droite nationale ?
C’est une droite qui assume de l’être, ce qui n’a rien d’évident. Les gens de gauche sont souvent fiers de l’être, quand bien même cette gauche n’existe plus. En revanche, les gens de droite ont souvent une réticence à s’avouer de droite, même quand elle existe. Je ne sais pas par exemple si Marine Le Pen se dit femme de droite.
Comment expliquez-vous cette réticence de la droite à se définir comme telle ?
Cela tient au régime qui s’est institué après la Libération qui très largement dominé par la gauche, a donné honte à ses adversaires d’être de droite. Au Parlement, il y n’avait que quelques rares députés qui s’avouaient comme tels. Ils étaient cinq, je crois. Le courant général s’arc-boutait sur la Résistance et la lutte contre Vichy, Vichy étant réputé représenter la droite, parce que des gens comme Maurras l’avaient soutenu, si tant est qu’ils aient eu une réelle liberté de choix. Mais juger correctement Vichy supposait de prendre en compte un certain nombre d’éléments, notamment que l’ennemi détenait deux millions de nos soldats en captivité. Cela demandait une certaine hauteur de vue.
C’est Jacques Chirac qui sera toujours un opposant résolu de l’accord avec le Front national. Je suis un adversaire de la possibilité d’être parlementaire en étant fonctionnaire, or Chirac est un haut fonctionnaire
Qui du général de Gaulle, de François Mitterrand ou de Jacques Chirac, a été votre plus grand adversaire ?
J’ai commencé par être élu député poujadiste, qui n’était pas un mouvement construit contre de Gaulle à l’origine. Néanmoins, au moment de l’Algérie française, je me suis efforcé de gagner l’Algérie pour arriver avant de Gaulle, pensant que celui qui parlerait le premier au balcon du Gouvernement Général à Alger pourrait ainsi s’adresser aux foules des pieds-noirs. Mais je ne suis pas arrivé avant de Gaulle. Disons donc que je me méfiais de lui. Je ne lui étais pas hostile, mais je doutais de sa loyauté et de sa légitimité, relativement à l’idée d’Algérie française. Et de fait, les pieds-noirs ont été le marchepied de son arrivée au pouvoir.
En 81, je suis candidat à la présidence de la République. Je réunis, je crois, 515 ou 520 parrains et je suis victime d’une manœuvre chiraquienne puisque le même jour, cent de mes parrains démissionnent en même temps. Ce sont des maires que Chirac avait fait inscrire comme parrains pour l’opération, ce qui a fait que je n’ai pu être candidat en 81 contre François Mitterrand.
C’est là que naît le « front républicain » ?
Le front républicain, ce n’est pas la droite gaulliste : c’est la conjonction de toutes les forces politiques de gauche y compris de certaines de la droite molle pour barrer la route aux solutions nationales. Ou nationalistes si vous préférez. Je rappelle quand même qu’au moment où j’entre en politique, à mon retour d’Indochine, c’est le tripartisme, c’est-à-dire le MRP, le Parti Socialiste et le Parti Communiste. Et dans le fond, le mouvement de Poujade, quand il devient politique, c’est-à-dire quand l’UDCA (l’Union de défense des commerçants et des artisans) devient « Fraternité française », c’est la première fois que l’idée nationale revient sur la scène politique française. En 1956 sont élus cinquante-trois députés, lesquels seront d’ailleurs réduits à une quarantaine à la suite de l’élimination successive de députés qui sont disqualifiés. La disqualification n’est qu’un prétexte, mais la volonté d’élimination et de substitution est bel et bien là.
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En 1990, les « états-généraux de la droite » vont consacrer des positions du RPR et de l’UDF très dures sur l’islam et l’immigration, et très proches de celles du Front National. Qu’est-ce qui empêche alors un rapprochement entre le RPR et l’UDF et votre parti ?
C’est Jacques Chirac qui sera toujours un opposant résolu de l’accord avec le Front national. Pour quelles raisons ? Il faudrait le demander à son fantôme. Mais effectivement je me suis posé la question, parce qu’a priori c’était assez évident. Peut-être ceci : je suis un adversaire de la possibilité d’être parlementaire en étant fonctionnaire, or Chirac est un haut fonctionnaire… Enfin, Chirac était connu comme quelqu’un de très retors, de très plastique idéologiquement : un coup il est anti-immigration, un coup il ne l’est pas. Il aurait pu pousser le vice jusqu’à essayer de s’allier avec nous pour nous manger, mais il a préféré nous décrire comme ses adversaires, comme les tenants de la droite, c’est-à-dire dans leur esprit, du fascisme, avec l’imaginaire du nazisme qui n’est jamais très loin. Cela étant posé, il devenait impossible aux démocrates résistants de faire alliance avec nous. Tout cela était que prétexte, les électeurs du Front national n’étant ni des fascistes, et a fortiori des nazis. Le parti comptait d’ailleurs, sans en faire des parangons, un certain nombre de résistants. Mais ils ne considéraient pas que c’était une condition de base pour participer à la vie politique française et ils trouvaient même qu’on avait abusé du concept.
Dans les années 80, Bruno Mégret qui venait du RPR vous avait rejoint avant de faire scission en 1998. Sa stratégie de dédiabolisation avait-elle trente ans d’avance ?
J’ai toujours été un adversaire de la dédiabolisation que je considère comme une stupidité politique. Elle suppose que vous acceptiez d’être le diable, puisque vous voulez vous dédiaboliser. Vous acceptez que ce soit l’adversaire qui vous qualifie et vous décrive. Vous acceptez donc en quelque sorte de mettre de l’eau dans votre vin, considérant que vous n’êtes pas dans la norme républicaine puisque vous devez faire cet effort d’abandonner ceux qui vous « diabolisaient ». Ce qui diabolisait le Front National, c’était semble-t-il Jean Marie Le Pen, et c’est ce qui diabolise encore Marine le Pen malgré ses efforts.
Ce sont les 10 ans de l’arrivée de votre fille à la tête du parti : comment jugez-vous cette décennie et ces deux présidentielles, durant lesquelles elle a eu le temps d’appliquer sa propre stratégie?
Je crois qu’il faut l’inscrire, pour être parfaitement juste, dans l’évolution sociologique, ou plutôt socio-politique française. À savoir l’affaiblissement voire la désintégration des formations organisées, des formations organiques des partis, y compris des grands partis comme le parti communiste, qui était en quelque sorte le modèle d’organisation. Je m’en suis d’ailleurs inspiré pour créer le FN. La société politique française a été atomisée ces dernières années. Elle est maintenant totalement coupée d’organisations-relais. Marine le Pen a bien sûr des élus locaux, mais qui sont pratiquement sans influence sur sa ligne politique et qui sont des produits, plutôt que des producteurs. Et plus que jamais, les médias jouent le rôle d’accélérateur d’un phénomène.
Il faut que l’arrivant éventuel sache qu’il n’aura pas de chance de s’y maintenir, ou d’y avoir un statut quelconque. Si j’étais au pouvoir, je prendrais une position claire : les individus qui entrent sur notre territoire sans autorisation n’ont strictement aucun droit
Dès lors, quand on pose la question de savoir si Marine Le Pen a des chances d’être présidente, je dis que sa victoire n’est pas probable, mais qu’elle est possible. S’il y a un phénomène de rejet qui se produit à l’égard de M. Macron, si ce rejet est plus fort que celui qui était jusque-là généré contre le RN, sa victoire n’est pas impossible. Cela étant, l’ensemble du corps national s’est affaissé : non seulement la France, mais ce qui pourrait être la confédération boréale, qui va de Gibraltar à Vladivostok, et même un petit peu plus loin au Japon. Ces pays sont démographiquement faibles, au sein d’une révolution démographique mondiale formidable, qui a fait passer la population mondiale en 50 ans de 2 à 8 milliards, multipliant par 4 et les populations et les problèmes économiques et sociaux qui en découlent.
Ce qui explique votre obsession de la question migratoire ?
C’est la question fondamentale. Les différentiels de démographie sont tels qu’ils provoquent forcément des mouvements d’émigration et que ces mouvements d’émigration se dirigent vers ce que j’appelle d’un jeu de mot l’Eldorado de la Méduse. C’est-à-dire des pays qui ont des législations totalement aberrantes qui permettent par principe l’implantation de tous les persécutés, enfin de tous les malheureux du monde. Même si ces malheureux sont des bandits, même s’ils sont recherchés par la police de leur pays, ils viennent en France, à quoi la tradition du droit d’asile leur donne accès. Et même si au bout de trois ou quatre ans de séjour illégal leur dossier est étudié et que dans 90% des cas il est rejeté, ils restent là. La France est incapable d’assurer l’expulsion de ces immigrés clandestins.
Comment résout-on cette question titanesque ?
Il faut essayer d’empêcher qu’ils arrivent, pour commencer. Ce qui implique la modification d’une grande partie de notre législation, en particulier le droit du sol, le regroupement familial, le droit d’asile, pour ne citer que cela. De telle sorte que l’arrivant éventuel sache qu’il n’aura pas de chance de s’y maintenir, ou d’y avoir un statut quelconque. Si j’étais au pouvoir, je prendrais une position claire : les individus qui entrent sur notre territoire sans autorisation n’ont strictement aucun droit. Ni même celui à la commisération nationale. Nous avons vocation à les renvoyer d’où ils viennent quand c’est possible et surtout il faut les empêcher d’aller et venir.
Certains ont-ils gagné à cette immigration en France ?
Il est certain que le patronat a été, au moins dans le début, complice de la politique d’immigration qui pesait à la baisse sur les salaires manuels et interdisait corrélativement les progrès techniques. Lesquels d’ailleurs, je le signale, sont privatifs d’emploi : à chaque fois qu’il y a un progrès technologique, cela se traduit généralement par la réduction du personnel nécessaire à la mise en œuvre de l’activité en question. Mais on pouvait acquérir à partir de là une haute technicité au moins, et l’immigration a permis d’esquiver cet effort de modernisation qui touche l’ensemble du continent boréal. J’avais, y a quelques années prononcé un discours à Moscou, sur le thème : « Vous ne pourrez pas garder seuls la Sibérie ». Il faut y associer l’Europe de l’Ouest, laquelle a perdu son espace géopolitique et donc on pourrait en faire en quelque sorte un espace commun. J’y associerais éventuellement le Japon. Le Japon répond à un certain nombre de normes, de règles, qui lui permettent de faire partie de cette conception du monde.
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Le reste du globe est une gigantesque garderie d’où déferlent des jeunes. « Jeunes » dont d’ailleurs nos compatriotes devraient se rendre compte qu’ils vont grandir. Les jeunes qui tuent dans des affrontements leurs petits condisciples vont grandir et se retrouveront sans emploi, et facteurs potentiels de soulèvements dangereux. Les mille zones de non-droit en France sont un danger mortel car elles abritent des populations qui sont de plus en plus homogènes. Des gens s’en vont qui sont remplacés par des gens plus proches de ceux qui dirigent. Le trafic de drogue tient lieu de maintien de l’ordre.
Cela va très loin : ça me pousse à me demander quelquefois si ce trafic n’est pas toléré voire encouragé par l’État. Je prends un exemple : celui d’« Air cocaïne ». Deux anciens pilotes militaires sont pris par la DEA américaine avec 700 kilos de drogue en République dominicaine, interrompant un voyage qui devait conduire l’avion sur un grand aéroport français, celui de St-Tropez, autrement dit là où il n’y a pas trop de douaniers. Ils en étaient à leur cinquième voyage, les quatre précédents arrivant du Venezuela, ce qui permet d’émettre quelques soupçons. Ce qui m’a fondé à penser que dans le fond une partie de l’autorité de l’État et certains milieux considèrent que les grands frères, qui contrôlent les réseaux de drogue, sont en même temps ceux qui maintiennent l’ordre dans des zones de non-droit. Il y a là un ordre étranger, qui n’est pas l’ordre national, de nature criminelle et par conséquent potentiellement subversif.
Rien à voir, mais : quelle est votre relation à la foi ?
Je suis toujours resté attaché à toutes les valeurs qui en découlaient. Je crois que la décadence française est liée pour beaucoup à la décadence de la religion catholique, à son affaissement consécutif au scientisme. Néanmoins, ma foi a été longtemps contrariée, en grande partie à cause d’un passage douloureux de mon adolescence. Pour me mettre à la porte du collège, les braves curés n’ont rien trouvé de mieux que me dire : « Mon pauvre enfant, votre maman est morte ». Comme mon père était déjà mort, ça m’a fait un choc tout de même. En rentrant chez moi je retrouve ma mère et j’en suis tout surpris. C’était une dame pieuse, qui allait à la messe le matin et l’après-midi au cimetière. Elle a été tellement indignée que lorsqu’un jeune prêtre est venu pour expliquer l’histoire, elle l’a foutu à la porte.
Bref, je reste sentimentalement attaché à tout ce monde-là, mais permettez-moi de dire que je préfère Jean-Paul II à François. Jean-Paul II qui m’a tout de même donné, avec le groupe parlementaire qu’il avait reçu à Rome, l’ordre suivant : « Il faut lutter contre la décadence de l’Europe ». Il l’a répété. Mais le défaut de vocations et la perte de la pratique sont des catastrophes. Nos générations étaient quand même encadrées, pratiquement jusqu’à l’âge de la maturité, vers vingt ans, par toute une série d’organisations, de pensées, de comportements, d’habitudes, qui ont disparu. Et ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y ait pas, apparemment au moins, plus de conséquences nuisibles et navrantes de cet affaiblissement. L’édifice tient peut-être comme un château de cartes, et peut tomber pour un rien. Votre génération est agnostique dans le meilleur des cas. Elle ne s’est pas attachée, d’ailleurs, à aucune autre activité. Et cette déshérence de l’activité sociétale touche aussi bien la politique que d’autres domaines.
J’ajoute que le confinement est un élément destructeur des relations sociales : il détruit les corps intermédiaires, remplacés par l’État et les médias. A-t-on encore les ressources psychologiques pour une mobilisation ?
Redonner une âme à la France par sa rechristianisation n’aurait-il pas dû être la priorité ?
Oui, mais c’est le rôle des ecclésiastiques ! Ce n’est pas celui des chrétiens ordinaires, sauf s’il y a un saint qui se révèle parmi eux. Et je ne vois pas ce mouvement s’esquisser. J’ajoute que le confinement est un élément destructeur des relations sociales : il détruit les corps intermédiaires, remplacés par l’État et les médias. A-t-on encore les ressources psychologiques pour une mobilisation ? Si je vois passer une jeune fille à cheval dans le quartier, je serai peut-être tenté de lui demander d’où elle vient. Si elle vient de Domrémy, je lui apporterai mon soutien.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune de vingt ans ?
S’il est chrétien de prier ; s’il est catholique d’aller à la messe ; s’il est sportif de faire du rugby ou du bateau à voile. Les problèmes que se pose la jeunesse sont éternels. Naturellement, l’homme naît, il se reproduit, et meurt. C’est l’essentiel de sa destinée.
Propos recueillis par Emmanuel de Gestas et Louis Lecomte





