Skip to content

Trafic de drogue : un commissaire de police judiciaire raconte tout

Par

Publié le

7 mai 2021

Partage

Mercredi 5 mai, au cœur d’Avignon, le brigadier de police Éric Masson a été abattu de trois coups de feu alors qu’il s’apprêtait à contrôler deux individus suspectés de trafic de drogue. D’après un commissaire de police judiciaire qui a accepté de nous répondre, cet événement dramatique est symptomatique de l’incapacité française à lutter en profondeur contre les stupéfiants. Entretien.
drogue

Comment l’institution policière a-t-elle réagi aux événements d’Avignon ?

Par la colère. Une colère de plus en plus affirmée face à des délinquants et des voyous qui ont de moins en moins peur de s’en prendre aux forces de l’ordre. À Avignon, on est dans le cas de violence ultime qu’on avait déjà connu à Argenteuil quand deux policiers s’étaient fait tirer dessus par des individus les ayant identifiés comme policiers. Sans aucune peur, ils tirent directement sur la police ; c’est de plus en plus inquiétant. Il faut bien comprendre à quel point c’est démotivant pour les policiers d’avoir affaire toute la journée à des racailles de cité ou à des trafiquants de bas étage, et de devoir agir toujours plus tout en sachant que ça ne sera pas suivi d’effets.

Structurellement, quelle place occupe le trafic de drogue dans ces quartiers ?

Le trafic de drogue enrichit des familles et fait vivre une partie des cités. Il permet aussi une certaine pacification de ces quartiers, qui sont par ailleurs hyper-explosifs, parce que les trafiquants ont besoin de calme. Il faut comprendre que les trafics évoluent. Les trafics de hall et de rue ont tendance à stagner. La consommation et la vente de produits stupéfiants explosent parce que les trafiquants utilisent désormais d’autres méthodes, avec de la vente sur les réseaux sociaux ou par colis. Les dealers deviennent de plus en plus violents pour pouvoir tenir leur territoire face à la concurrence.

Lire aussi : Grégor Puppinck : « La notion d’islamophobie interdit toute critique »

On le voit en région parisienne, à Marseille et un peu partout : les règlements de compte entre dealers deviennent des guerres de territoire. Ils doivent tenir leur territoire, ce qui est rendu plus difficile parce que les clients se déplacent de moins en moins dans les cités et se font amener leur consommation chez eux. Cela rend les trafiquants de plus en plus vénaux : gagner de l’argent passe par le gain du territoire et donc l’élimination de la concurrence.

La volonté politique existe-t-elle au plus haut niveau de l’État pour y mettre fin ? Les interventions policières sont-elles multipliées, ou vous demande-t-on une forme de discrétion ?

On ne nous demande aucune retenue. Lutter contre le trafic de stupéfiants en façade, c’est facile. Il suffit de faire du chiffre, d’interpeller énormément de monde, de verbaliser des consommateurs, et de produire ensuite des chiffres pour montrer qu’il y a des produits saisis et des personnes interpellées. Mais d’expérience, on sait que la nature a horreur du vide. Dès qu’un service de police investit un quartier pour démanteler un trafic, celui-ci se réorganise dans la foulée parce qu’il y a beaucoup d’argent en jeu. La lutte telle qu’elle existe à l’heure actuelle n’est que de la poudre aux yeux. On demande aux policiers d’intervenir plus, mais ça n’a pas d’influence réelle sur le nombre de trafiquants et sur la consommation.

Il est facile pour le pouvoir politique de dire qu’il lutte efficacement contre les trafics par une politique du chiffre pour masquer qu’il ne peut pas lutter contre le délitement de notre société et le problème sécuritaire

On a totalement occulté la dualité entre la répression qui est du domaine de la police et de la justice, et la prévention qui est du domaine du social, de la famille, de l’école. Comme on ne veut pas dire que la répression seule ne suffira pas à lutter efficacement, on préfère faire du chiffre. Aussi, il est facile pour le pouvoir politique de dire qu’il lutte efficacement contre les trafics par une politique du chiffre pour masquer qu’il ne peut pas lutter contre le délitement de notre société et le problème sécuritaire beaucoup plus profond. Cette guerre contre les stupéfiants est aussi une façon pour le pouvoir de masquer son échec total sur le fait que la société est de plus en plus violente. Ils n’osent pas utiliser les outils, et quand on leur fait remarquer – la tribune des généraux –, ils parlent de factieux alors que sur le fond ces dits factieux n’ont pas forcément tort. Ce sentiment est partagé dans la police quel que soit les bords politiques.

Au-delà de cette politique du chiffre, est-on capable de lutter structurellement et à la racine contre ces trafics, et y aurait-il des mesures urgentes à prendre ?

Il y a une vraie volonté des services politiques mais elle est contrecarrée par beaucoup de choses. Les trafiquants qui sont interpellés savent qu’ils vont faire quelques années de prison et ça ne les gêne pas. Les peines de prison ne sont pas assez sévères et dissuasives. Le droit est tellement complexe et vise tellement à défendre la présomption d’innocence que ça devient beaucoup plus compliqué. Il défend les individus que nous interpellons plutôt que les victimes qu’ils feront. Par ailleurs, les deux fournisseurs principaux de la France sont le Maroc et les Pays-Bas : a-t-on une politique diplomatique efficace en matière de lutte contre les stupéfiants avec ces deux États ? Les trafiquants de stupéfiants emmagasinent énormément d’argent, et ils utilisent les moyens qui sont à leur disposition. Ils travaillent à l’international alors que nous sommes limités par les principes de souveraineté et de coopération policière internationale, puisque certains pays ne collaborent pas ou peu, notamment les deux cités plus haut. Enfin, ils travaillent avec les nouvelles technologies, or on n’a pas accès aux informations car elles sont majoritairement détenues par des groupes anglo-saxons qui refusent de coopérer. Finalement, on est forcé d’admettre que la lutte est relativement inefficace.

Lire aussi : Tribune des généraux : les Français approuvent massivement

Pour nous, policiers, la seule solution est d’insécuriser les trafiquants afin qu’ils ne se croient jamais en sécurité. Les États-Unis emploient des solutions qu’on aurait du mal à admettre chez nous : par exemple, ils créent des structures pour infiltrer les réseaux internationaux et rémunèrent grassement des informateurs. Ils insécurisent les trafiquants, et ça a une certaine efficacité. Quand nous nous tentons ce genre de choses, nous sommes mis en examen pour des prétextes juridiques

Cet événement a fait ressurgir les débats sur la légalisation de la drogue. Comment voyez-vous cela du point de vue de l’institution policière ?

C’est catastrophique. On ne peut pas d’un côté exiger du policier qu’il lutte efficacement contre le trafic de stupéfiants, et de l’autre côté avoir un discours qui est mi-figue mi-raisin ou qui vante les vertus du cannabis thérapeutique ou récréatif. Il ne faut pas oublier qu’au départ, la consommation de stupéfiants est réprimée non par le code pénal mais par le code de la santé publique. Et les peines qu’encourraient jusqu’à très récemment les consommateurs de stupéfiants visaient à les dissuader d’en re-consommer. Là, on en fait juste un délit qui n’est pas puni d’une peine de prison.

Aussi, des services font de la prévention dans les lycées, mais désormais, les élèves répètent les discours de certains politiques favorables à la légalisation. Le discours politique est tellement ambigu que le discours de répression ne peut avoir aucune efficacité. De fait, il est largement admis chez les politiques et dans les médias que certains stupéfiants ne sont pas dangereux, et que les légaliser rapporterait de l’argent à l’État. Mais ramener cela à une politique économique est aberrant : l’affaire Sarah Halimi a démontré à quel point la consommation de cannabis est dangereuse.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest