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Entretien avec Cédric Bru : Yves Adrien ou le fantôme du rock

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Publié le

19 mai 2021

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Cédric Bru retrace la vie du légendaire critique rock Yves Adrien dans une biographie fantasmée où se côtoient tous les spectres du Paris interlope des années 70-80 : le Palace, la drogue, Edwige Belmore, et un goût immodéré pour l’avant-garde à tendance électrique.

Pourquoi une biographie sur un personnage aussi fantomatique ?

J’ai commencé à lire Yves Adrien dans les années 70, quand il a publié Je chante le Rock Électrique. Nous étions toute une bande de gosses obsédés par le rock et nous prenions un peu les « rock critiques » pour des grands-frères. Son style est assez difficile pour des gamins de 15 ans et à vrai dire, on se retrouvait plus dans Best que dans Rock’n’Folk… De toute manière, tous ces critiques étaient pour nous comme des joueurs de football, de véritables stars. Écrire sa biographie était une manière de fixer ce nom qui a toujours flotté dans l’air. L’idée de double récit est venue assez naturellement, en écho à son existence « trouée ». J’ai voulu broder autour du mystère de sa vie un véritable jeu de piste littéraire.

Vous définissez le style Yves Adrien comme empreint d’un certain « hermétisme » et passant d’articles de « connaissance » à des « papiers de sensations »…

 La formule, comme précisé dans le livre, est empruntée à Noémie Vermoesen. Elle montre comment Yves Adrien est passé d’une écriture journalistique très documentée à une littérature où le style et la réflexion poétique sont devenus maîtres. Avec ce que cela implique de difficulté de lecture. C’est aussi un rite de passage pour le lecteur : je suis Yves Adrien ou pas. Si c’est oui, j’en paye le prix et accepte d’être emporté vers des rivages inconnus…

 L’achat de disque était vu comme une expérience sacrée à partir des années 70, c’était la naissance de la contre-culture.

 Incontestablement, le rapport à la musique a changé. À l’époque, le rock était une sorte de religion sans clergé, une prise de position radicale. Aujourd’hui, 83 % de la consommation musicale se fait par le biais du streaming, payant ou non. Comment voulez-vous que ça fasse rêver les jeunes ? De plus, le rap qui a supplanté le rock – du moins dans l’écoute, pas dans les concerts – n’a été que brièvement lié avec la pratique d’achat de disques et emprunte aussi à une philosophie plus binaire.

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On se rend compte à vous lire que l’histoire du rock est indissociable de la façon dont il s’est « écrit » à travers la critique. En somme, il n’y a pas de rock sans une littérature du rock.

C’est sûr, mais ce n’est pas nouveau, il y a une influence de la presse sur la compréhension ou la diffusion de la musique. Prenez les yé-yé : qu’en aurait-il été du mouvement sans les journaux ou les émissions de radio comme Salut Les Copains par exemple ? Pour le cas du rock, le mot d’ordre des grands rock critics était : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ! » Ils étaient des prescripteurs. Philippe Garnier disait : « Nous sommes les seigneurs du château ». Ils sont arrivés avec le journalisme gonzo en provenance des États-Unis à un moment où la musique avait besoin de cette incarnation viscérale.

On pense souvent, en lisant Adrien, au courant de la « poésie électrique » de Michel Bulteau, ou même à Pierre Clémenti à L’Ombre de la canaille bleue, ce formidable film-poème en cut-up qui retrace le Paris interlope du début des années 80.

Très juste, en particulier pour Michel Bulteau qui ajoute à ses connaissances artistiques une réelle expérience narrative. Pour Clémenti c’est un peu différent. Même si cela participe en effet de la même mythologie, la différence principale c’est qu’il n’y a rien de glauque chez Yves Adrien. Les passages ayant trait à la drogue par exemple sont toujours transcendés par la beauté et la pureté des mots. Il y a une filiation évidente cependant, même si Adrien, en vrai dandy, ne cède jamais au côté trash. D’ailleurs, il a toujours été très soucieux de sa santé : mis à part sa consommation de LSD, il n’a jamais cédé à une réelle toxicomanie.

Adrien se crée des mues successives pour accompagner les différentes métamorphoses du rock, qu’il voit comme une sorte d’émanation psychosociale du monde.

Il s’est toujours vu en acteur, épousant une personnalité ou une autre selon les événements et les élans de son esprit. Alors d’Orphan à Edgeworth de Firmont en passant par Eve Punk ou Mystic Eye, il joue les rôles d’une fiction qu’il a lui-même créée. Le rock est un des scénarios propices à des transformations mais le cinéma ou l’histoire par exemple en sont d’autres. À partir d’un moment, ses hétéronymes vont se multiplier de façon aléatoire au gré de ses inspirations.

À le lire, on a l’impression qu’Adrien se prenait pour une sorte de chaman de la modernité.

 Je ne crois pas qu’Yves Adrien se voie vraiment en chaman. Vous savez, on ne prête qu’aux riches. L’expérience chamanique chez lui est assez mince. En revanche, son ami Julien Regoli était beaucoup plus engagé dans cette voie. Sans ni boire ni se droguer, Regoli croyait en la force de l’esprit et était allé jusqu’au Mexique pour s’imprégner de ces spiritualités. Adrien, ce qui l’intéresse, c’est la pose. Pas au sens péjoratif du terme. Il aime arrêter le temps autour de lui, imposer un personnage qui incarnera une philosophie, un mode de vie, un projet d’écriture.

« Yves Adrien a voulu établir une sorte de métalangage, quelque part entre le slogan publicitaire et le credo alchimique »

Cédric Bru

Le terme « Novö » aurait été inventé par Yves Adrien alors qu’il était descendu avec Iggy Pop dans un Novotel, une sorte de pied de nez à l’avant-garde, finalement !

Yves Adrien est un punchliner avant la lettre. Il a un sens inné de la formule et de la trouvaille littéraire. Comme souvent, à l’instar de Warhol, c’est dans le quotidien et dans la pop culture qu’il trouve l’inspiration. Adrien a compris avant beaucoup que l’écriture ne se résumait pas à la simple narration, au style ou au message. Il fallait y rajouter des formes techniques nouvelles impliquant tous les maillons de la chaîne littéraire. Établir une sorte de métalangage, quelque part entre le slogan publicitaire et le credo alchimique.

On se rend compte avec Yves Adrien que l’histoire du rock s’écrit autant par les critiques que par les musiciens.

Disons que le rock, dans les années 70, est un terrain vierge sur lequel les critiques pouvaient s’exprimer diversement. De plus, il intervenait dans une période de profonds bouleversements qui favorisaient la liberté d’expression. Écrire sur le rock, c’était aussi la possibilité de s’émanciper de toutes contraintes littéraires et d’inventer un lexique qui marquera la jeunesse pendant des décennies. Tout était à faire ! Et à cet égard, Yves Adrien va largement contribuer en France à mythifier le rock. En le nimbant de mystère et en rendant son approche souvent difficile, il va le rendre terriblement sexy, terriblement attirant.

L’histoire d’Yves Adrien correspond à un moment où le rock est devenu synthétique, ou le synthétiseur a remplacé la guitare et où le « no future » a succédé au « flower power ». À vous lire, on en retire l’impression qu’il a agi comme un passeur.

Yves Adrien a le souci d’être toujours à la pointe. Il perçoit bien les changements et surtout n’hésite pas à brûler ce qu’il a adoré. Quand il est en activité, il est parfaitement sur le coup et ne laisse quasiment rien passer. Pourtant, sa vie de reclus l’a tenu assez éloigné des réalités artistiques, et parfois il était même à la traîne sur certaines tendances. Il a raté la première vague du punk et a découvert le rap sur le tard. Enfin, si ses textes ont constitué des messages séminaux pour beaucoup de jeunes critiques, il faut bien garder à l’esprit qu’il a vite abandonné le rock – Iggy Pop excepté – pour aller vers la musique synthétique ou le disco dont il se voyait comme un ambassadeur. Ce qui lui a valu nombre de critiques l’accusant d’avoir trahi le rock !

Yves Adrien invente également le critique polymathe, autant versé dans la musique disco que dans la cinéphilie ou l’occultisme. Quel regard portez-vous sur les critiques ou les fans d’aujourd’hui de ce point de vue ?

C’est un point essentiel : la culture générale des critiques et des fans est désormais en berne et souffre d’une cruelle absence de curiosité. Yves Adrien établissait des passerelles comme Jean-Jacques Schuhl avant lui où se télescopent tous les genres pour aboutir à une culture ultime, sorte de bibliothèque de Borges où tout serait rassemblé et tout ferait sens.

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Adrien dit écrire des « procès-verbaux ». On pense beaucoup à Philip K. Dick qui a#rmait, quant à lui, écrire de « simples rapports ».

 Yves Adrien est un fou de science- fiction et Dick est l’une de ses lectures préférées. Ça rejoint sa difficulté à être dans le monde. Yves Adrien, et en l’occurrence Orphan, se voit comme un élément neutre, un catalyseur. Une sorte d’androïde sans aspect qui exécute une mission toujours un peu vague. Quant au christianisme, même s’il est vécu très différemment chez Dick et Adrien, il procède en effet de la même intention, du même excès dans l’affirmation d’une pratique. Même si chez Adrien, il tient encore davantage de la pose que d’une pratique échevelée. On dira que c’est un genre qu’il se donne.

Yves Adrien, vous dites, a presque inventé l’auto-fiction, mais pas l’auto-fiction narcissique et domestique des pisse-copie d’aujourd’hui, plutôt une autofiction sacrificielle où il s’offrirait, comme Rimbaud, en « cobaye du siècle ».

 Avec NovoVision, Adrien tente une expérience narrative rare. Proche d’un Burroughs mais plus rock, plus glamour. Il offre en effet sa vie au lecteur et l’entraîne dans un voyage autant sensoriel que littéraire. En tant que cobaye du siècle, il expérimente un procédé narratif mêlant onirisme, réalité virtuelle et autobiographie. C’est passionnant. Malheureusement, inabordable pour beaucoup.

Son écriture s’inspire notamment du cut-up, et comme un musicien électronique, Adrien aime réutiliser ses propres formules, il les « remixe « ou les « sample ». Finalement, c’est davantage un poète-musicien qu’un critique.

Davantage que « cut-up », j’emploierais plutôt le mot de répétition ou d’accumulation cher à Armand. J’ai parlé aussi de samples littéraires car Adrien use de certains procédés comme des gimmick ou des chorus musicaux. Il recycle, mixe et remixe son travail jusqu’à s’auto-plagier pour aboutir à un ensemble parfait où chaque mot comme des notes trouve sa place dans la partition. En cela, incontestablement, Yves Adrien est un poète. Poète qui était, chez les Grecs, également un musicien.

Nostalgie du Novö

Quelque part à l’ombre de la canaille bleue, entre la banlieue morose de Vermeuil et le goudron pailleté des avenues parisiennes, quelque part dans les soirées strassées de robes électriques, hérissées de talons hauts et de perfectos pour chauves-souris, quelque part au début des années 80 lorsque le SIDA dormait encore dans les mangroves mais que déjà l’héroïne infectait toutes les veines, le rock s’est subitement amouraché des synthétiseurs, a trempé ses guitares dans l’encre des romantiques et s’est mis à revendiquer un dandysme blême. Dans cette ère interlope, la critique rock a pris son essor, parce que le rock peu à peu n’était plus seulement une musique : c’était devenu un culte. Une religion outrancière, absolument pas prosélyte, qui choisissait ses prophètes dans le tumulte des blousons noirs et des verres fumés. Ce fut l’ère des premiers « rock critics », tous inspirés par le journalisme gonzo, des gosses de banlieue pour la plupart, sûrement trop paresseux pour apprendre la guitare et qui compensaient en versifiant furieusement sur la musique qu’ils aimaient. C’est l’âge d’or de Best et de Rock’n’Folk, où toute la jeunesse française des années 70-80 puise de quoi nourrir ses pâmoisons. C’est l’âge d’Yves Adrien, journaliste aux multiples hétéronymes, qui a mis en scène sa propre existence morcelée dans une succession de textes devenus cultes, auréolé du même sceau : le mouvement « Novö », un mouvement sans suiveurs et sans artistes, si ce n’est Yves Adrien lui-même. Cédric Bru, dans ce roman-documentaire passionnant, retrace la vie en pointillé du critique, entre extases sous LSD et longues périodes de carême dans sa maison familiale, entre posture de dandy « n-de-siècle et avant-gardisme goguenard. Une belle plongée dans le monde d’avant.

Le mystère Yves Adrien de Cédric Bru Séguier, 288 p., 21 €

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