Il y a en France un vrai clivage entre la gauche antiraciste des années 1980 et la nouvelle gauche décoloniale, entre Julien Dray et Rokhaya Diallo. Vous expliquez néanmoins que la première a été le moteur de la seconde. Comment ?
La prétention à l’universel en France s’ancrait dans la nation, qui avait un sens solide de son identité et de ses mœurs. Or, quand on sape les conditions de la nation par l’assimilation, ce sont les conditions sociologiques de l’aspiration universaliste qui se désagrègent. Cette gauche antiraciste des années 1980 qui, croyant nous délivrer du racisme, a saboté la nation en « extrême droitisant » le terme, a ainsi sapé les conditions de l’assimilation. Sur ce terrain symboliquement abandonné, les communautarismes surgissent. Aussi, dès la fin des années 1990, quand on parlait de la France black-blanc-beur, étions-nous conscients de flirter déjà avec le racialisme ? Bleu-blanc-rouge sont les couleurs de la nation, black-blanc-beur une revendication explicite de définition de la France selon une logique raciale au nom de l’inclusion. Les antiracistes qui se plaignent de ce que l’antiracisme est devenu devraient comprendre qu’ils ont eux-mêmes créé les conditions de ce qui se passe en ce moment.
Bleu-blanc-rouge sont les couleurs de la nation, black-blanc-beur une revendication explicite de définition de la France selon une logique raciale au nom de l’inclusion
Cependant, et c’est une vraie singularité française, il existe encore en France une gauche républicaine qui demeure attachée à l’idée de nation, et qui critique courageusement le multiculturalisme et le racialisme. Hélas, elle est incapable de s’allier mentalement avec les éléments conservateurs à cause de sa théorie de la tenaille identitaire. Cette théorie relève à mon avis des tourments propres à la psychologie des hommes de gauche, qui veulent demeurer de gauche à tout prix, et qui ne cessent de trouver des raisons pour prendre leurs distances avec ce qu’ils appellent la droite, surtout quand ils se retrouvent en accord avec elle. Caroline Fourest est très sévère envers le racialisme mais prend la peine de dire que les conservateurs restent infréquentables, car s’ils ont critiqué depuis de longues années tous ces mouvements, ils le faisaient pour de mauvaises raisons. Seule la gauche a finalement le droit de critiquer les dérives de la gauche. J’ai une formule pour le dire : il faut avoir été de gauche pour avoir le droit de ne plus l’être.
Justement, la France a-t-elle une place particulière dans la bataille politique à venir ?
La France est vraiment la nation qui résiste, et parfois même sans le savoir, par ses mœurs, sa culture, sa littérature, sa langue, sa conception de l’espace public. La culture française est étrangère au régime racialiste qui s’installe. Il suffit de lire les journaux américains pour comprendre ce rôle : à l’échelle occidentale, la France est devenue le terrain principal où se mène cette bataille. Elle est diabolisée.
Historiquement et idéologiquement, quel est le point d’entrée fondamental qui fait que la gauche existentialiste-émancipatrice s’est convertie au racialisme ?
Dans l’histoire des gauches, il y a toujours la recherche de la catégorie émancipatrice et du sujet révolutionnaire. L’ouvrier n’a pas voulu jouer ce rôle, la gauche a donc cherché d’autres figures et voici le racisé fait nouvelle figure messianique porteuse d’émancipation. Aujourd’hui, il y a aussi la dimension démographique : la gauche cherchait la base sociale et maintenant cette base se présente à elle avec l’immigration massive – du moins, c’est dans cette perspective qu’elle l’aborde.
De fait, l’immigration joue un rôle essentiel dans leur paradigme idéologique.
Les racialistes ont cette volonté explicite de s’appuyer sur les populations issues de l’immigration pour se lancer dans une logique de conquête. Leur objectif est de les désolidariser de la nation, pour les politiser dans le cadre d’une conscience révolutionnaire et d’une histoire « diasporique ». Même ceux qui s’étaient assimilés doivent désormais se désassimiler pour rejoindre le camp de l’opportunisme victimaire, sous peine d’être traîtres à leurs origines.
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Cela va même au-delà de l’immigration comme on le voit aux États-Unis. Je donne un exemple marquant dans mon livre : après l’élection de Biden, la vice-présidente Kamala Harris a été au cœur d’un débat dans une partie de la communauté noire américaine, qui se demandait si elle était encore vraiment noire alors qu’elle est mariée à un blanc. Cela s’appelle une accusation de trahison raciale et une condamnation des couples mixtes. Tout cela au nom de l’antiracisme !
Ce racialisme s’inscrit dans la gauche intersectionnelle contemporaine aux côtés du féminisme et de l’écologisme. Quelle est leur matrice commune ?
La haine de l’Occident. Je cite dans le livre Greenpeace Canada qui nous explique que le réchauffement climatique est intimement lié à la suprématie blanche ! Le point commun de ces doctrines est cette représentation caricaturale et fantasmée d’un homme blanc qui devient une sorte de bouc-émissaire, de figure du mal. L’homme blanc est présenté en figure ontologiquement coupable d’exister.
En quoi la question de l’identité sexuelle est-elle fondamentale dans ce processus révolutionnaire ?
S’il est une chose que l’on croyait incontestable, c’est l’existence des hommes et des femmes. Aujourd’hui, la logique du constructivisme qui postule que tout est un construit social, que toutes les identités sont artificielles, est étendue à la question sexuelle. Tout tient dans une formule : on parle du sexe « assigné » à la naissance, comme si un dispositif « hétéro-patriarcal » assignait de manière arbitraire un sexe aux enfants et les empêchait d’autodéterminer leur genre. Il est dans la nature du régime diversitaire d’avoir toujours besoin d’une nouvelle minorité à libérer. Peut-il aller jusqu’à abolir le réel pour ensuite le recréer intégralement et conformément à ses catégories idéologiques ? À tout le moins, c’est au nom de la science qu’il entend pousser jusqu’au bout cette reconstruction intégrale de l’existence. Nous pouvons et devons pour cela parler de lyssenkisme.
Cette gauche-là ne prospère-t-elle pas sur des tares de la modernité libérale, à savoir l’individualisme exacerbé auquel elle répond par une forme de retour communautaire, un rationalisme excessif auquel elle répond par un retour du sentiment, au règne de la légalité auquel elle répond par un retour de la morale ?
Tout dépend de ce que l’on entend par là. Est-ce qu’il y a des pathologies d’émancipation dans la modernité ? Sans doute. Mais telle n’est pas la question, je crois, et on a tort d’y voir une forme de « retour du balancier ». Ce dont nous sommes témoins, c’est plutôt d’une incroyable entreprise d’ingénierie sociale qui s’appuie à la fois sur l’université, qui est le noyau idéologique du régime diversitaire, sur l’État thérapeutique, qui travaille à modifier les comportements sociaux selon sa vision de l’être humain, et sur les médias, qui contrôlent les catégories du débat public. Je parle pour cela du régime diversitaire, auquel on doit associer les grandes entreprises qui s’y sont ralliées.
Il faut effectuer un travail d’hygiène intellectuelle pour décrypter tous ces concepts que l’on nous inflige avant que la classe médiatique ne les normalise
Comment a-t-on créé un dispositif administratif, publicitaire et politique qui favorise l’émergence de telles identités en les normalisant tout en en dévalorisant d’autres ? Car la révolution racialiste est une révolution qui s’est normalisée dans les pratiques administratives et qui modèle le droit. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas critiquer la modernité, loin de là, mais nous devons ancrer notre critique dans une réflexion sur les institutions, sans quoi elle devient exagérément spéculative. J’ajoute, vous me le pardonnerez, qu’il ne s’agit pas non plus de condamner la modernité en elle-même ou intégralement mais de se rappeler que nous devons la civiliser avec un cadre intégrateur, substantiel, capable de contenir ses effets dissolvants.
Plus largement, cette gauche ne signe-t-elle pas paradoxalement la mort du vivre ensemble, de la diversité heureuse, du rêve cosmopolite global ? Ne faut-il pas alors s’en réjouir, et y voir une opportunité pour proposer un contre-modèle national et enraciné ?
Non, je ne me réjouis pas de ces gens-là. Ils me rendent presque nostalgique de la gauche d’avant-hier. Je ne vois aucune vertu dans son travail de déconstruction qui pousse nos sociétés à la fracture identitaire en plus de les désubstantialiser culturellement et de les déposséder politiquement. En fait, la gauche woke nous rend fou, nous inhibe, mutile existentiellement nos sociétés et hystérise la vie publique. Je m’en passerais volontiers.
Sur ces questions, l’Amérique du Nord est plus touchée que l’Europe. Concrètement, qu’avez-vous que nous n’avons pas encore et qui pourrait arriver ?
En ressources humaines, l’approche EDI – équité, diversité, inclusion – est beaucoup moins présente en France. L’idéologisation du milieu du travail n’est pas aussi avancée, et vous avez encore des réflexes de bon sens. Les réflexes du wokisme ne sont pas aussi présents dans la culture et suscitent encore la perplexité. Mais le bon sens ne suffira pas à contenir la gauche woke et à la défaire. S’il n’y a pas de réflexion sur les principes, si nous ne voyons pas l’ampleur de la révolution qui nous tombe dessus, nous allons perdre.
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L’exemple écossais est très intéressant avec la loi contre les propos haineux du ministre de la Justice Humza Yousaf qui consiste à criminaliser les propos haineux à la maison. Cette dynamique est totalitaire : désormais, la surveillance des propos est intégrale, et le domaine privé n’est plus sanctuarisé. La délation des conversations socialement réprouvées sera transformée en geste civiquement admirable. On voit jusqu’où cela conduira. Désormais, suite à un souper un peu arrosé, une personne pourra en dénoncer une autre pour des propos en privé. Cela ne s’arrêtera pas là. Avec l’endoctrinement des jeunes générations, viendra le jour – ça me paraît tout à fait évident – où les enfants pourront dénoncer leurs parents. C’est la stasification.
Concrètement, comment enrayer ce mouvement ?
La première tâche est de refuser mentalement toute forme de capitulation. Deuxièmement, il faut effectuer un travail d’hygiène intellectuelle pour décrypter tous ces concepts que l’on nous inflige avant que la classe médiatique ne les normalise. Troisièmement, il faut empêcher que cette idéologie entre dans le monde de l’entreprise. À partir de vos systèmes de défense, il faut mener une contre-attaque et montrer dans l’espace public les dérives du wokisme pour politiser la résistance, afin que les hommes politiques mènent la bataille. Mais la France doit se délivrer du réflexe de la droite bourgeoise qui consiste à dire que cette idéologie reste circonscrite aux campus américains. Rien n’est plus faux : ce discours est délivré à l’ENS et sur France Inter, dans l’université et dans les médias nationaux. Ce discours progresse à une vitesse fulgurante, et il faut lui tenir tête très fermement.

Presses de la cité, 240 p., 20 €
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Rémi Carlu





