Quels sont les traits principaux de la révolution racialiste que vous décrivez dans votre livre ?
Le régime diversitaire se radicalise en se racialisant : tel est le fondement de la révolution racialiste. Aujourd’hui, la catégorisation raciale devient la catégorisation première de la société, et fonde deux camps : le blanc et le racisé. C’est à partir de ces catégories qu’il faudrait aborder les sociétés occidentales et entreprendre le démantèlement des rapports de domination qui les structureraient. Dès qu’il y a une disparité statistique repérée par la bureaucratie diversitaire entre les groupes qu’elle prétend identifier, elle est interprétée à la manière d’une inégalité raciale provoquée par le racisme systémique. Plus largement, il faudrait déblanchir les sociétés occidentales parce que l’universel, auquel nous avions tendance à croire, serait mensonger et masquerait les intérêts d’une majorité blanche.
Lire aussi : Coupable d’être blanc ?
Ce qui est frappant devant cette mouvance, c’est la paralysie mentale de nos élites politiques qui pensent que de petites concessions pourront l’amadouer. Mais ce n’est pas un mouvement réformiste, et les concepts du racialisme viennent en grappe. Quand on en achète un, on les achète tous ; qui commence à parler de privilège blanc parlera de racisme systématique, de fragilité blanche, et finira par adopter le logiciel général.
En quoi ce mouvement est-il révolutionnaire ?
Ce mouvement racialiste est la quatrième vague de la tentation totalitaire de la modernité, après 1793, 1917 et les années 1960 – je ne parle pas des totalitarismes nazi et fasciste, monstrueux, mais qui répondent à une autre logique. Nous sommes face à des mouvements qui sont dans une logique d’éradication, de condamnation ontologique, de remise en question de la légitimité même de l’existence de nos sociétés. Certes, le goulag n’existe pas, mais la rééducation généralisée est bien présente. Fanatique et résolue, cette mouvance idéologique est prête à aller jusqu’au bout.
Qui sont les figures principales de cette idéologie ?
Chez les intellectuels, deux grandes figures méritent d’être mentionnées. D’abord, Robin DiAngelo, auteur de Fragilité blanche, et figure centrale de l’industrie du diversity training, qui transforme les milieux de travail aux États-Unis en ateliers de rééducation idéologique. Pour elle, le racisme est nécessairement blanc et le blanc, nécessairement raciste. Son objectif : apprendre à ne plus être blanche, une tâche qu’elle assimile à une libération personnelle, mais qui demeurera inatteignable de son vivant, tellement elle est imprégnée par sa blanchité. Autrement dit, elle se condamne à une expiation sans rédemption. DiAngelo est l’une des intellectuelles les plus influentes de notre temps. J’ajouterais qu’elle incarne un fanatisme qui va jusqu’à la névrose.
Ils sont racistes mais sont persuadés de ne pas l’être, tellement ils sont empêtrés dans un jeu de définitions qui relève en fait de la manipulation du langage poussant tout simplement à la falsification du réel
Ensuite, Ibram X. Kendi, auteur de Comment devenir antiraciste, qui pousse probablement le plus loin l’antiracisme révolutionnaire, et qui nous explique que la véritable lutte contre le racisme doit moins viser les mouvances associées à l’alt right que les discours à prétention universaliste.
N’y-a-t-il pas une évolution sociologique de ces idéologues ? Dans les années 1990, le monde intellectuel était assez bourgeois, alors qu’aujourd’hui et dans ces milieux, nous avons plutôt affaire à des révolutionnaires désargentés issus de l’immigration.
Vous sous-estimez les conditions de la vie universitaire nord-américaine ! Ibram X. Kendi a reçu dix millions de la part de Jack Dorsey – monsieur Twitter – pour financer son centre de recherche antiraciste à l’Université de Boston. Le financement des recherches liées à l’idéologie racialiste est massif, et d’origine publique comme privée. Nous sommes devant une nomenklatura prospère ! Le parcours sociologique peut quelquefois être particulier, mais ils arrivent globalement à atteindre des positions très confortables, avec une légitimité fondée sur les titres universitaires. Avec l’université, nous payons à temps plein des gens pour pouvoir militer au service d’une idéologie.
Vous utilisez un parallèle intéressant : les racialistes veulent en passer par la race pour abolir la race, comme les communistes ont voulu en passer par l’État pour abolir l’État. De fait, leur conception de la race et du racisme diffère largement de ce que l’on a connu au XXème siècle puisqu’ils disent ne pas être racistes fondamentalement. Dès lors, comment définissent-ils ces concepts ?
Ils prétendent effectivement que la race n’a aucun fondement biologique, mais font revenir la race en la légitimant par une redéfinition : la race serait un processus de racisation. Il y aurait des races parce que l’Occident, animé par le principe de la suprématie blanche, serait un système producteur de différences raciales. De là, l’expression « racisé ». Dès lors, pour se délivrer de la race, il faut exacerber la conscience raciale pour qu’à terme, ayant transformé la structure de la société, le système de production de la différence raciale s’abolisse. C’est en poussant la conscience raciale jusqu’au bout, en la transformant en conscience raciale révolutionnaire, qu’il sera possible d’engager une lutte finale contre le système la produisant.
Lire aussi : Pierre-André Taguieff : « La grande nouveauté politico-philosophique, c’est la réhabilitation de la “race” » 1/2
Il y a d’ailleurs un vrai paradoxe dans la gauche woke. Pour elle, la race et l’identité sexuelle sont des constructions sociales, mais alors qu’il y a disponibilité pour la transidentité sexuelle – on peut changer de genre et de sexe –, il n’y en a pas pour la race. C’est comme si elle référait à une forme de vérité primordiale. Et de fait, bien que nos nouveaux antiracistes parlent de processus de racisation, dans leur esprit, la race est une identité primordiale à laquelle ils adhérent fondamentalement.
N’est-on pas passé à l’étape d’après, celle où les racialistes assument le fait d’être racistes ?
Ils le sont mais sont persuadés de ne pas l’être, tellement ils sont empêtrés dans un jeu de définitions qui relève en fait de la manipulation du langage poussant tout simplement à la falsification du réel. C’est le propre de l’idéologie, d’ailleurs, qui fabrique un monde dédoublé, contrefait, et nous oblige à y évoluer, sous peine de se faire bannir de la cité qu’elle confisque. Tout cela pour dire que nos antiracistes se sont convaincus que le racisme avait fondamentalement changé de définition. Le racisme n’a chez eux rien à voir avec l’intention discriminatoire en tant que telle, ou avec une théorie hiérarchisant les groupes humains, au point même de légitimer la domination et même l’extermination de certains d’entre eux. Il se présenterait plutôt comme un système visible et invisible traversant l’ensemble de la structure sociale et se révélerait à travers les disparités statistiques entre les groupes identifiés par la bureaucratie diversitaire et interprétées par la sociologie officielle comme autant d’inégalités raciales. Le racisme serait un système de pouvoir organisé autour du principe de la suprématie blanche, d’où le fait que ces gens n’acceptent pas l’hypothèse d’un racisme anti blanc – il serait théoriquement impossible, logiquement insensé. Un racisé ne peut pas être raciste ; à la rigueur, il peut avoir des préjugés raciaux, justifiés alors comme un instinct de défense, mais le racisme, repensé comme un système de pouvoir indissociable de la suprématie blanche, lui est fondamentalement étranger.
Mais derrière ce fatras théorique bas de gamme, c’est la discrimination raciale qui retrouve ses droits. Ibram X. Kendi dit qu’il faut cesser d’avoir peur de la discrimination raciale, jugée légitime si elle provoque de l’équité et de la justice raciale. La discrimination raciale peut donc être revendiquée comme principe d’émancipation, mais n’est jamais présentée comme du racisme. Quant à la mairesse de Chicago, elle peut sans gêne expliquer qu’elle refuse de faire des entrevues avec des journalistes blancs au nom de la justice raciale. Ce qui est fascinant, c’est qu’ils réhabilitent la haine raciale en la maquillant sous des traits vertueux.
Le racialisme vient abolir la diversité des peuples, des nations, des cultures, des civilisations, des religions : il faut lui tenir tête au nom justement de ces identités infiniment plus riches, qui ne relèvent pas de la couleur de peau
Cette bouillie conceptuelle relève de la névrose, mais plus encore, elle nous condamne à ne rien comprendre de nos propres sociétés. Le langage de la race est un langage qui rend inintelligible l’histoire et les cultures occidentales, qui ne se sont pas pensées sur le principe racial. Les sociétés occidentales doivent absolument résister au langage de la race, et ne pas consentir à l’image de « société blanche » que les racialistes projettent d’elles, d’autant que ce ne sont pas ainsi que les occidentaux se sont construits. Québécois et Canadiens anglais sont blancs tous les deux, il n’en reste pas moins que nous n’avons ni la même histoire ni la même culture. De même pour Français et Allemands, Anglais et Irlandais, Lettons et Russes. Le racialisme vient abolir la diversité des peuples, des nations, des cultures, des civilisations, des religions : il faut lui tenir tête au nom justement de ces identités infiniment plus riches, qui ne relèvent pas de la couleur de peau.
Les leaders décoloniaux n’ont-ils pas déjà passé le cap de la légitimation de la violence au nom de la sensibilité heurtée, que ce soit relativement aux antifas ou aux attentats ?
La société libérale est fondée sur le tabou de la violence ; nous sommes face à des gens qui n’y croient plus. Comment débattre avec des gens qui théorisent la nécessaire fin du débat et la légitimité de la censure, et qui ne parlent de leurs adversaires que pour expliquer qu’on devrait les bannir de l’espace public, comme le recommande la cancel culture ? Telle est la question. Les islamo-gauchistes finissent effectivement par légitimer la violence des dominés et des exclus telle qu’ils se les représentent, comme on le voit dans le discours anti-flics et la légitimation des violences anti-policières. La violence des antifas est un peu différente. Le privilège des antifas est qu’en les appelant par le nom qu’ils revendiquent, on endosse leur définition du fascisme, qui englobe à peu près tout ce qui est à droite de l’extrême-gauche – j’exagère à peine. Ceux qui les critiquent se font demander pourquoi on s’en prendrait à ceux qui s’opposent au fascisme. Quand ils décident d’attaquer une conférence, au mieux le récit médiatique va parler d’échauffourées entre militants d’extrême-droite et antifas. Présenté comme tel, on sait déjà qui sont les gentils et qui sont les méchants. Leur violence n’est jamais présentée comme une violence d’agression ou de censure, alors que c’est le cas.
Quel rôle joue les géants du numérique et comment façonnent-ils le débat ?
Les empires numériques sont des superpuissances supranationales qui ont désormais le pouvoir de structurer l’espace public mondial et la liberté, sur les réseaux sociaux, est appelée à régresser. L’information y est de plus en plus contrôlée, au nom de la lutte contre les discours haineux, ce terme en venant à recouvrir toute forme de dissidence explicite et d’opposition frontale au régime diversitaire. Le fait est que ce dernier a constaté que les réseaux sociaux permettaient l’émergence de pensées et de groupes opposés à sa logique, à son orthodoxie. La victoire de Trump et le Brexit ont été présentés comme le fruit d’un dysfonctionnement du débat public causé par les réseaux sociaux. Un débat public normalement conduit n’aurait pas dû aboutir à ce résultat : il importait donc de les mettre sous tutelle.
Lire aussi : Quand la guerre des races menace
L’émeute du Capitole, condamnable, sans le moindre doute, a créé l’occasion permettant au régime diversitaire d’entreprendre leur verrouillage. L’idée est de bloquer le canal où s’exprimait la révolte dite populiste au nom de la lutte contre la haine. Dans les faits, il y a une dissymétrie dans les codes qui définissent la haine sur les réseaux sociaux, qui relève de la logique du deux poids, deux mesures. La critique de la théorie du genre peut vous valoir bannissement, l’appel à l’élimination des Blancs ne devrait pas vous valoir trop de soucis.
Quel rôle les grandes entreprises jouent-elles dans le dispositif racialiste ?
Il y a deux éléments. Tout d’abord, il y a l’industrie du diversity training qui consiste à imposer une éducation à la diversité à travers les départements de ressources humaines dans les entreprises. C’est un vrai business de la rééducation : certains y font fortune. Ensuite, les entreprises normalisent ces pratiques diversitaires, au point qu’une entreprise qui ne s’y plie pas est considérée comme retardataire sur les exigences de la diversité et risque la dénonciation publique. Il faut bien comprendre que cette idéologie est désormais un pouvoir institué qu’on ne peut plus démonter simplement par le génie d’un bon argument. Il est normalisé administrativement. Il y a une véritable bureaucratie de la diversité qui rend cette idéologie bien plus difficile à déloger : elle s’est installée au cœur de nos institutions.
Cette gauche anticapitaliste se rend-elle compte qu’elle est ré-avalée par le capitalisme, et qu’en pense-telle ?
Je pense qu’elle s’en fiche. L’imaginaire de cette mouvance – qui n’a de culture que son idéologie – est commandé par l’univers du divertissement américain, dans lequel elle projette ses fantasmes. Les Rokhaya Diallo et Maboula Soumahoro considèrent les États-Unis comme une société modèle en matière d’émancipation raciale, ce qui est pour le moins loufoque. Cette gauche-là n’est plus anticapitaliste, mais anti-occidentale ; et si elle trouve dans le capitalisme une force qui se rallie à son pouvoir, elle est preneuse. Son fantasme est celui d’une société intégralement administrée, idéologiquement contrôlée, toujours rééduquée : il est parfaitement compatible avec le capitalisme contemporain.

Presses de la cité, 240 p., 20 €
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Rémi Carlu





