Tempête dans une tasse de thé : au Royaume-Uni, la compagnie ferroviaire de la London North Eastern a dû présenter ses plus plates excuses à un usager, heurté d’avoir entendu une annonce à bord d’un train commençant par « Good afternoon, ladies and gentlemen ». Sky, my husband, comme aurait dit l’ami Jean-Loup Chiflet.
La formule n’était pas assez inclusive, une séance d’auto-critique en bonne et due forme a donc été de mise sur les réseaux sociaux. « Je suis vraiment désolé de voir cela, notre personnel à bord ne devrait pas utiliser un langage comme celui-ci » a répondu le community manager de la compagnie, inondant son clavier de sanglots. Heureusement qu’Hitler n’avait pas la télévision, et que Staline ne connaissait pas Twitter.
Sous couvert d’inclusivité, c’est en fait la courtoisie et l’élégance des manières qui disparaît, au profit d’une brutalisation des rapports, simplifiés à l’extrême, débarrassés de toutes les représentations culturelles polies par les ans et transmises par l’ancienneté de notre civilisation
L’usager justifie ainsi sa plainte : « En tant que personne non binaire, cette annonce ne s’adresse pas à moi ». Nous pouvons faire confiance à la direction de la responsabilité sociale de la LNER pour réfléchir à une formule qui puisse correspondre aux standards de l’inclusivité. Nous lui suggérons d’adopter un sobre mais efficace « Hi ».
Sous couvert d’inclusivité, un Moloch jamais rassasié, c’est en fait la courtoisie et l’élégance des manières qui disparaît, au profit d’une brutalisation des rapports, simplifiés à l’extrême, débarrassés de toutes les représentations culturelles polies par les ans et transmises par l’ancienneté de notre civilisation. Rêvons un peu : qui y avait-il de plus délicieux, pour une femme lambda, que d’être ainsi, l’espace d’un instant, pour le temps d’un voyage, pareille à Audrey Hepburn tirée de son macadam, élevée au rang d’une lady ? Et quel honneur, pour le simple voyageur, que d’être pour sa part adoubé gentleman, grâce aux bons offices d’une société spontanément bienveillante à l’égard du plus humble de ses enfants ? En voulant gommer tout ce qui peut froisser les identités de genre contrariées, l’expression en est réduite à sa plus simple expression. Nous serons bientôt amenés à nous contenter d’un dialogue à coups de borborygmes censés exprimer au mieux la neutralité de la pensée et du réel. Il ne s’agit pas simplement d’une coquetterie de langage : une langue châtiée est la première des politesses, et appelle l’élégance des manières. Une langue brutale amène la brutalité des comportements. Le remède est pire que le mal.
Il faut donc que la compagnie ferroviaire s’adapte à cette personne outragée, et tant pis pour les autres, qui peuvent se sentir blessées par l’abandon de cette élégante formule « ladies and gentlemen » : la société inclusive n’a que faire de leur souffrance à elles. Il y a quelques mois, la compagnie aérienne Japan Airlines cédait aux mêmes sirènes, et annonçait renoncer au traditionnel « ladies and gentlemen » dans le souci de ne pas blesser les minorités sexuelles.
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La bataille du wokisme est loin d’être achevée. Elle fait rage, et traque, grâce au zèle de quelques agents connectés, le moindre signe de déviance. La rapidité avec laquelle gouvernements et entreprises s’inclinent devant ces injonctions est tout bonnement stupéfiante. À quoi sert le Brexit si les Britanniques finissent par renoncer aux ladies et aux gentlemen ?
Plus fondamentalement, ces délires – car il n’y a pas d’autre mot raisonnable pour les qualifier – posent de graves questions sur la légitimité de notre système politique. Ces mesures sont prises pour ne pas « blesser les minorités », pour tenir compte des « aspirations des minorités ». En réalité, il s’agit de bien plus que cela : l’accomplissement du désir de la minorité implique dorénavant le remplacement, l’effacement de ce qui convenait à la majorité. Mais fondamentalement, en quoi une minorité serait-elle légitime pour imposer sa loi aux autres citoyens ? Au nom de quel principe philosophique ? Nos sociétés politiques modernes se sont construites en posant comme présupposé que le droit et la raison étaient du côté de la majorité. Le critère de majorité a été mis en avant pour faciliter le consentement à l’ordre public et à la loi qui en émanent. Sans crédit accordé à la majorité, il n’y a pas de fonctionnement démocratique tel que la philosophie politique moderne l’a pensé : la majorité, expression de la « volonté générale », est ainsi le pivot du contrat social élaboré par Rousseau.
Où va-t-on avec ces évolutions ? La dégénérescence de la démocratie en tyrannie des minorités n’avait certes pas été anticipée par Platon. Nous y sommes pourtant bel et bien. Gageons que dans les années à venir, la défense du soi-disant idéal démocratique risque de devenir singulièrement compliquée.





