Nous sommes le 16 avril, il est presque une heure, nous n’avons plus que la télé. Une sélection de DVD a été faite sur un canapé beige. Après avoir vu Masques de Chabrol où la garde-robe de Noiret constitue le précis de mode parfait, et ses leçons de vie absolues, « étaler ce qui devrait être pudique est une obscénité », nous passons à Schizophrenia de Gerard Kargl. « Gaspar Noé conseille ce film. Oui, je sais. Comment tu le sais ? Je ne sais plus dans quel magazine. Et toi? Moi non plus ».
L’histoire est simple et clinique – après avoir purgé une peine de quatre ans pour avoir assassiné une femme âgée (sans aucun mobile), un homme se met immédiatement à la recherche d’une proie. Il finira par s’introduire dans la première résidence trouvée sur le chemin, scellant ainsi le destin d’une petite famille bourgeoise. Une sorte de Vis ma vie en temps quasi réel de déséquilibré/tueur en série. Le prologue est une mise en garde et explique la situation actuelle : « Je n’avais aucun mobile, j’avais seulement l’impression qu’il devait se passer quelque chose ».
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Ici on est en Autriche dans les années 80. Les couleurs sont belles et froides. Tout est photographique. C’est mortifère et obscène. Le look du personnage est idéal, punk en costard d’hérétique intégral. Erwin Leder ressemble à un vampire avec son grand corps désarticulé d’aristocrate. Le crime devient sexy sur la musique de Klaus Schultze. Le Carpenter allemand. Il faisait partie de Tangerine Dream, ce groupe un peu new age berlinois. Schultze connaît le grave d’un synthé, la note qui fait battre le cœur. La répétition et le minimalisme ne font qu’accroître la tension des images.
La caméra vit, ne reste jamais en place. Elle désoriente autant que le personnage. C’est un corps, souvent nerveux, presque hystérique. On fait du surplace dans un paysage vide qui ressemble à son espace mental. Le massacre est de hasard. La violence, l’extase et l’angoisse contrastent avec le monologue intérieur ininterrompu du personnage. La voix off est l’illustration de la folie. Nous sommes immergés dans les pensées du tueur, qui exprime ses pulsions dévastatrices, son désordre existentiel: « J’ai peur de moi-même, de ce que je suis ». L’errance est traumatique ; il faut poursuivre, inlassablement.
On ne se débat que très peu, les gens sont déjà morts, les décors d’une noirceur loufoque
Pourquoi faire quelque chose plutôt que rien ? Pour évacuer l’énergie. Les filles sont blondes; on leur ligote les poignets pour en avoir envie, on sait nouer une femme à une porte. On ne se débat que très peu, les gens sont déjà morts, les décors d’une noirceur loufoque. Dans cette maison où la quasi-totalité du film se déroule – on ne trouve presque rien. Un environnement pauvre : peu de meubles, de grands espaces pour mettre en valeur les victimes. Tout est dans l’ambiance et le rythme. Les plans aériens montrent un paysage quadrillé. On ne peut pas faire grand-chose. La liberté ressemble à l’emprisonnement. Le passage par la prison n’aura d’ailleurs servi à rien. On revient toujours au point de départ.
La transgression ne dure qu’un moment. L’évidence du conformisme reprend. Il faudra ouvrir le coffre. Il y a une excitation physique à observer; on trouve des gros plans de lèvres, des yeux maquillés. Le corps devient cartoonesque. Nous sommes comme lui, parano, dans une vaste farce. Il y a les occasions manquées, et puis il y a les choses qui se font, sans savoir pourquoi. L’inutile est raffiné, la signification rayée.
En regardant ce film, nous redevenons chrétiens. Nous éprouvons de la compassion pour le coupable ; parce que nous le sommes tous
Voir souffrir nous permet de vérifier où on en est avec l’existence. Nous ne parlerons plus de la fonction cathartique de la violence sans Nietzsche et sa généalogie de la morale : « Voir souffrir fait plaisir et faire souffrir plus encore ».
L’infini se cherche dans le presque-rien (un chien jouant avec un dentier, une façon de se nettoyer de son sang dans le lavabo de la cuisine, tacher la Mercedes blanche) pour réparer les peurs enfantines (ai-je le droit de frapper une femme si maman était méchante avec moi?). Chaque minute compte. La notion du temps ressemble à l’instinct. Le portrait est une forme d’analyse dans une Autriche au début du nationalisme. La psychose disparaît rarement. Le désir est certainement principe d’excès. Sade le disait en 1795 dans La Philosophie dans le boudoir, justement: il n’est point d’homme qui ne veut être despote quand il bande. En regardant ce film, nous redevenons chrétiens. Nous éprouvons de la compassion pour le coupable ; parce que nous le sommes tous. Il ne subsiste que l’envie de manger des saucisses-brotchen dans la première station-service.





