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L’Antiquité au chevet des dieux

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Publié le

22 juin 2021

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Dans son très bon essai « La Raison ou les Dieux », le philosophe Pierre Bouretz s’interroge sur le glissement du monde païen vers le monde chrétien, glissement dont le bassin méditerranéen fut le grand théâtre.
chambre des géants

« Quand tu seras à la hauteur de Palôdès, annonce que le Grand Pan est mort ». C’est cet ordre donné par une voix mystérieuse à un pilote de navire égyptien – relaté par Plutarque – qui marque l’avènement des temps nouveaux et la dissolution du monde antique. Un récit fascinant et mystérieux car certains commentateurs ont vu dans la figure de Pan une image du Christ lui-même. Comme si en annonçant sa propre mort il n’avait pu faire autrement que s’attribuer les frusques de « l’ennemi », emportant avec lui l’héritage des anciens.

Le philosophe Pierre Bouretz s’interroge sur cette période-clé, sur le glissement du monde païen vers le monde chrétien et dont le bassin méditerranéen fut l’arène. Un glissement qui a pris plusieurs siècles et qui s’est matérialisé dans la pensée de quelques philosophes oubliés, notamment parmi les médio et les néo-platoniciens. Si on présente ces derniers comme les fondateurs du rationalisme, comme les hérauts d’une pensée « émanatiste » qui portait en elle les germes de la théologie trinitaire, Bouretz montre que les choses n’étaient pas aussi simples. Par les figures de Jamblique et de Porphyre, il démontre comment co-existait l’intuition monothéiste du monde et une survivance des cultes anciens. Car ces héritiers de la pensée d’Aristote et de Platon, dont la volonté première fut d’accorder ces deux conceptions métaphysiques pour en tirer un syncrétisme fondateur, se sont affrontés durablement sur le champ des idées et sur la question épineuse des pratiques religieuses. Porphyre écrivit à la fin du IIIe siècle une Lettre à Anébon l’Égyptien qui est en réalité adressée à Jamblique, et dans laquelle il fus- tige ses pratiques « théurgiques».

Le panthéisme local des cités grecques s’est ainsi peu à peu mêlé à des dieux allogènes que le christianisme naissant a curieusement contribué à entremêler. Aristote et Platon, ainsi, n’étaient plus au cœur d’un débat qui les opposait mais les deux acteurs d’une alliance entre théogonie et logique

Ils étaient nombreux, les philosophes des IIIe et IVe siècles à s’adonner à de tels rites, cumulant avec leur magistère de philosophe des fonctions d’hiérophantes, vouant un culte au panthéon grec tout autant qu’à de mystérieuses divinités importées dans leurs terres par la soldatesque ou par les voyages de quelques érudits aux confins du monde connu. Si la pensée évolue c’est aussi que s’ouvre l’échelle du monde avec les conquêtes d’Alexandre puis de l’Empire romain: ce cosmopolitisme naissant, cet évanouissement des frontières devait produire dans les âmes de profondes mutations dont les dieux et leur appréhension strictement territoriale furent les premières victimes.

Le panthéisme local des cités grecques s’est ainsi peu à peu mêlé à des dieux allogènes que le christianisme naissant a curieusement contribué à entremêler. Aristote et Platon, ainsi, n’étaient plus au cœur d’un débat qui les opposait mais les deux acteurs d’une alliance entre théogonie et logique – en réponse à la fois au Timée et à la Métaphysique. Entre les deux, cette résurgence de cultes primitifs, alimentée par les influences extérieures du zoroastrisme et du manichéisme, puis par les premiers philosophes chrétiens, devait aboutir à une remise en cause de la relation même au divin. Subitement, celui-ci n’était plus « habitable ». Les frontières du monde s’étaient déplacées pour encercler le cosmos, et le message néo-aristotélicien remettait en question les interactions possibles entre le monde des cieux et l’univers sublunaire.

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Cette opposition fondamentale au cœur de la pensée grecque a été dynamisée par l’apport du christianisme, qui en fut à la fois l’héritier, le révélateur et le fossoyeur. Comme une ultime défiance, la philosophie grecque tardive devient le refuge des croyances païennes, une résurgence qui trouve son point culminant dans la fameuse Théologie platonicienne de Proclus, où le philosophe réalise une fusion des théologies grecques et orientales – Proclus étant lui-même un mage initié aux mystères orphiques. Ici l’échafaudage métaphysique se double d’une architecture théogonique, ce qu’on retrouve également dans la pensée gnostique, où les « principes » sont divinisés, affublés de patronymes et d’intentions. Au grand dam de Plotin qui en fustigea l’idée dans le livre 9 de sa deuxième Ennéade, tout entier écrit contre l’hérésie gnostique. Porphyre, qui fut l’élève de Plotin, dirige une critique radicale à l’encontre de Jamblique et des tentations simoniennes, qui s’opposent à l’idée plotinienne du Bien absolu comme premier principe d’intellection. Une lutte qui fera date puisque Pierre Bouretz nous rappelle qu’elle fut réactivée pendant la Renaissance avec Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole. Un ouvrage essentiel, d’une science redoutable, qui met le doigt sur une période charnière tout autant qu’oubliée de l’histoire des idées et de la religion.

La Raison ou les Dieux de Pierre Bouretz
Gallimard Essais, 599 p., 33 €

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