En France, la haine des langues régionales est née avec la République. Alors que l’Ancien régime, en dépit des tendances centralisatrices décrites par Tocqueville, continuait d’envisager le royaume sur un mode pluraliste, et acceptait par conséquent l’usage des dialectes traditionnels sur son territoire, la République à son berceau les considère comme des ennemis jurés qu’il faut éliminer d’urgence. Éliminer, non seulement parce que, comme l’écrit Barrère en 1794, « le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton », mais aussi et surtout, pour des raisons de principe : « Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous » (Barrère, Convention nationale, 27 janvier 1794). « La monarchie avait des raisons de ressembler à la tour de Babel », la république ne le peut sans se renier elle-même. L’idée de langage coïncide avec celle du souverain, et de sa volonté générale.
Telle est l’idée que développe quelques mois plus tard, le 16 Prairial an II (4 juin 1794), le fameux abbé Grégoire dans son non moins célèbre rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française. Au plus fort de la Terreur, l’emploi du verbe « anéantir » paraît d’ailleurs pour le moins inquiétant, surtout pour désigner des patois que Grégoire qualifie d’ « idiomes féodaux », tout en suggérant « d’électriser les citoyens » afin d’accélérer leur disparition. « Nous n’avons plus de Provinces, et nous avons encore trente patois qui en rappellent les noms […] : le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le provençal, le languedocien, le catalan, le béarnais, le basque, le rouerguat et le gascon », sans parler des « idiomes […] très dégénérés » (sic) que l’on parle en Corse, dans les Alpes-Maritimes et en Alsace.
Tout ceci doit donc disparaître, en vertu d’un raisonnement très simple à défaut d’être très convaincant : le patois est un vestige du passé féodal en même temps qu’un moyen de s’opposer au Progrès de la Raison
Tout ceci doit donc disparaître, en vertu d’un raisonnement très simple à défaut d’être très convaincant : le patois est un vestige du passé féodal en même temps qu’un moyen de s’opposer au Progrès de la Raison : c’est, insiste Grégoire, « un obstacle à la propagation des lumières » et « un vecteur du fanatisme » : le seul fait de les parler éloigne de la République. « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins, on peut uniformiser le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise […] est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté ». Ainsi, conclut Grégoire, « pour fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage ». Et donc, anéantissement des patois.
Et lorsqu’en 1951, au début de la IVe République, des députés MRP proposent ce qui deviendra la loi Deixonne sur l’enseignement facultatif des langues régionales à l’école primaire, c’est encore l’image de Babel qui revient sous la plume de l’académicien Georges Duhamel pour s’opposer à cette innovation (« La Tour de Babel », Le Figaro, 29-30 mars 1950) : « Si l’école communale ouvre ses portes aux dialectes et aux patois […], c’est le génie même du pays que je vois menacé […] d’anéantissement ». Autre terme hérité d’un passé révolutionnaire bizarrement récupéré par une certaine droite, qui semble s’être auto-instituée la légataire universelle du jacobinisme linguistique, comme le montrent de nos jours les violentes diatribes du souverainiste Henri Guaino dès qu’il est question de faire tomber ce que lui-même appelait en 2014 « la Bastille monolinguistique de l’État ». Cette année-là, les partisans d’une ratification de la Charte européenne des langues régionales présentent une proposition de loi constitutionnelle, à l’initiative, déjà, du député Paul Molac : or, l’exposé des motifs ose déclarer que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée voire hostile, n’est plus tenable ».
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En somme, il n’y aurait plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique » : il faut rompre avec le culte de l’uniformité et réconcilier enfin la France « avec la multiplicité de ses racines ». C’est plus que n’en peut supporter Henri Guaino : « Ce que vous récusez, fulmine le bouillonnant orateur, c’est le principe d’unité et d’indivisibilité de la nation […]. Ce que vous attaquez, c’est le principe de l’égalité républicaine », et plus largement, « c’est bien le modèle républicain […] que vous prenez pour cible ». De là, son « étonnement de voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXe siècles contre le legs de la Révolution française ». Et de les voir contribuer ainsi à la mise en place d’« une machine de guerre juridique et politique au service d’un idéal moyenâgeux » (Assemblée nationale, 14e législature, 22 janvier 2014).
C’est ce qu’on pourrait appeler agiter le chiffon blanc. Il est vrai qu’il y a soixante-dix ans, en 1951, à propos de la loi Deixonne justement, Charles Maurras saluait, malgré ses initiateurs, « une arme de défense nationale et sociale », et dans l’enseignement bilingue ainsi légalisé « une école d’ordre et de patriotisme ». Bref, une disposition qui, malgré ses limites et ses défauts, doit être acceptée « si l’on veut que vive, survive et revive » ce qui, dans notre civilisation, mérite d’être sauvé, « nos fraternités-nées de peuple historique », notre tradition et même notre langue française. (Charles Maurras, Jarres de Biot, Paris, Lanauve de Tartas, 1951).





