Ils étaient apparus au printemps 1974 à l‘émission-institution britannique « Top of the Pops », introduits par un synthé obsédant : tout de suite la voix de haute-contre de Russel Maël et son physique de minet viscontien, et surtout les cheveux gominés, la moustache « chaplinesque » et l’immobilité kraftwerkienne, derrière son clavier, de son grand frère Ron, avaient fait sensation. Comme leur chanson « This Town ain’t big enough for both of us », tube du troisième type avec tir de révolver, guitare hard, synthé baroque, rythme affolé, au service d’une obscure histoire de cannibales, de bombardier et d’amours zoomorphes. Provocation « son et image » totalement réussie, la chanson se classant n° 2 au Royaume-Uni, et honorablement dans le reste de l’Europe. Personne en France, sauf Patrick Eudeline, ne savait que ces deux frères, si anglo-européens par leur musique, commerciale mais subtile, leur dégaine de dandies bizarres et leurs textes tongue in cheek, étaient nés californiens, et avaient sorti, en 1972/73, deux délectables albums pas prophètes dans leur pays, avant de demander l’asile à la patrie des Beatles et de Roxy Music.
Changements (de son et de moustache)
Trois 33 tours étincelants d’inventivité, de sens mélodique et d’ironie littéraire – Kimono my house, Propaganda, Indiscreet – sortiront dans le sillage fulgurant de « This Town », en l’espace d’une année, avec moult succès sur le vieux continent. Et puis ce sera le reflux, avec un album à coloration hard – Big Beat (1976) – et un autre honnête mais démodé par le punk – Introducing (1977), flops caractérisés. Alors les Sparks font comme Bowie, ils se réinventent et s’acoquinent avec le producteur proto-électro munichois Giorgio Moroder, le pygmalion de Donna Summer : en 1979, l’album Number One in Heaven, mi-disco, mi-new wave, plein de claviers, de séquenceurs, de boîtes à rythmes, et aussi d’une certaine poésie futuriste, renoue avec le succès. Dans la foulée, les Sparks vont casser la baraque pop avec un tube disco planétaire – pas passionnant – When I ‘m with you (1980). Après ce sera le retour au rock chantourné et persifleur, pour quelques albums plus anecdotiques. Avant un nouveau tour de piste électro…
Pendant ces années héroïques, la moustache historiquement typée de Ron suscite autant de commentaires que sa musique : le nom d’Hitler est fréquemment associé au groupe, et en 1980, après l’attentat de la rue Copernic, les Sparks seront carrément interdits de télé par Michel Drucker, alors que When I’m with you triomphe au pays de Johnny ! Il est vrai que les frères Maël ne s’étendront jamais sur leur origine juive russe et que dès leur premier 45 tours, Girl from Germany (1972), le deuxième degré leur a permis d’aborder de façon primesautière un certain passé allemand.
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Dans la décennie 80, Ron changera de moustache (au grand regret des fans), et le groupe se fera à nouveau connaître chez nous par sa collaboration à succès avec les Rita Mitsouko (Singing in the shower, 1988). Avec le nouveau millénaire, nouveau son, nouvelle approche via l’album Lil’Beethoven (2002) : place à des compositions répétitives et électroniques, où la voix de Russel sonne presque comme un instrument synthétique. Gros succès critique sinon commercial. Mais les Sparks n’oublient pas d’être des songwriters classiques et classieux : en témoigne en 2017 une magnifique ballade à l‘âpre romantisme, servie par un beau clip d’animation digne du marionnettiste tchèque Trnka, Edith Piaf, où Russel reprend le vers « Je ne regrette rien », hommage à la culture française qui renouait d’ailleurs avec les tout débuts du groupe et le morceau « Le Louvre » (1972). Tour à tour triomphants et oubliés, ils sont restés assez forts pour entrer dans cette histoire-là. Assez bons pour avoir séduit le gotha du rock : oui, les Sparks sont une contribution, mineure mais délectable, à notre vieille civilisation.





