Skip to content

La Pendue : rêver avec Carax

Par

Publié le

7 juillet 2021

Partage

Splendide, dément, grandiose, l’opéra rock de Leos Carax a ouvert, hier, le festival de Cannes par un extraordinaire feu d’artifices. Dans cette comédie musicale dont la musique et le scénario originaux sont signés par le groupe américain The Sparks, les rôles principaux sont tenus par Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Hilberg, et comme l’ont découvert hier les premiers spectateurs du film… une marionnette. Telle est l’étrange actrice qui joue le rôle éponyme du film Annette. Nous avons interviewé ses concepteurs : Estelle Charlier et Romuald Collinet, de la Compagnie La Pendue, pour qu’ils nous éclairent sur cette expérience fascinante.
Annette carax

Pourquoi Leos Carax a-t-il voulu une marionnette comme personnage principal plutôt qu’une actrice ou un hologramme ? 

Romuald Collinet : Le scénario de base provenait du groupe Les Sparks et dans ce scénario, le personnage d’Annette est une enfant âgée de 0 à 5 ans tout au long de l’histoire. Il était difficile de le faire interpréter par une comédienne, d’autant que l’enfant en question possède des pouvoirs surnaturels. L’équipe a commencé à avancer sur la piste des images de synthèse, mais une marionnette correspondait mieux à la poésie que visait Leos Carax. Ils ont donc cherché des marionnettistes pendant trois ans, je crois, et à l’autre bout du monde pour finalement rencontrer Estelle à Paris.

Et comment cette rencontre s’est-elle déroulée ? 

Estelle Charlier : Au début, Leos Carax cherchait plutôt des manipulateurs que des constructeurs. Il avait déjà beaucoup de propositions et il n’avait donc pas encore choisi son sculpteur pour le visage d’Annette. Son modèle de départ, c’était la photographie d’une petite fille ukrainienne qu’il avait rencontrée vingt ans plus tôt. Son visage très particulier m’a également fascinée. Je lui ai donc proposé de tenter quelque chose, et quelques semaines plus tard, quand je lui ai envoyé les photos de ma création, il a été touché, parce qu’il les trouvait très expressives et c’est ainsi que j’ai rejoint l’équipe.

Le surgissement du visage n’a donc pas été immédiat… 

E.Charlier : Non mais je me souviens qu’à la première réunion à laquelle j’ai assisté, Leos avait déjà presque adopté le demi masque d’Annette que j’avais élaboré. Elle paraissait cependant trop âgée et il y avait, bien sûr, des retouches à faire. Ce prototype fonctionnait, mais j’ai vite pris conscience que ce chantier marionnette était énorme, qu’il me fallait du soutien, alors j’ai présenté Romuald à Leos et son ancien producteur.

Avez-vous déjà eu une première expérience du cinéma et connaissiez-vous l’univers si singulier de Carax ? 

E.Charlier : J’ai été comédienne dans des courts-métrages, étant plus jeune, c’est pratiquement ma seule expérience dans le cinéma. Je suis une spectatrice dévouée et j’admirais Carax depuis toujours, j’attendais ses films avec impatience.

« Carax m’a impressionné par son talent de directeur, en se montrant à la fois très respectueux et très exigeant »

Romuald Collinet

Quelle est la différence principale entre la marionnette au cinéma et au théâtre ? 

E.Charlier : Au théâtre, la manipulation domine l’esthétique. Au cinéma, c’est l’inverse. 

R.Collinet : Le cinéma projette une image sur un écran géant, donc chaque détail compte. Et comme le visage d’Annette est un masque très artisanal, avec du papiétage, très loin de la peau lisse des marionnettes des Guignols, par exemple, qui étaient en latex ou en silicone, cela implique beaucoup de choses. C’est un visage composé comme un tableau, une superposition de papiers qui se chevauchent. Il n’y avait pas de recette précise, si bien que le résultat n’était pas toujours le même, dépendait des couleurs, des teintes, de la colle.

Pourquoi avoir choisi ce genre de peau matiérée, alors, si complexe à filmer, au lieu d’une peau lisse ? 

E.Charlier : Mon premier essai avait beaucoup de grain et ce qui avait plu à Leos, c’était son expressivité. Or, c’est en partie ce grain qui faisait l’émotion d’Annette, sauf que ce type d’aspérités n’est pas évident à gérer au cinéma. Mais plus je lissais son visage, plus on perdait sa personnalité. Il a donc fallu revenir en arrière, et cela a été très long de trouver la bonne nuance. Le visage d’Annette est fait d’une matière très fine mais granuleuse, peint uniquement à la craie, ce qui le rend très absorbant pour la lumière, assez réaliste, en dépit de sa matière granuleuse. 

R.Collinet : Leos recherchait ce côté très artistique. Il ne voulait pas une technique pour reproduire, il voulait une technique pour créer. 

Lire aussi : Cinéma : bilan à l’heure de la reprise

E.Charlier : Nous avons été marqués par trois mots qu’il utilisait pour la décrire : il fallait qu’elle soit féminine, attachante et drolatique. Une sorte de créature poétique. Même dans sa manipulation, il ne fallait pas trop de réalisme, il assume ce côté flottant.

Le choix de la marionnette a donc été un vrai parti-pris ? 

R.Collinet : Plus on avançait et plus les questions des détails se posaient, notamment celle des articulations : fallait-il les cacher ou les laisser apparentes ? On a commencé par des plans larges pour cacher les défauts et, au fur et à mesure, on s’est rapprochés. De plus en plus de détails apparents de la marionnette ont été assumés au fur et à mesure du tournage. Combien avez-vous dû construire de marionnettes différentes ? 

E.Charlier : Il y a cinq âges différents d’Annette, donc cinq marionnettes puis autant de masques d’expressions multipliés à chaque âge.

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ? 

E.Charlier : On avait peu de temps pour travailler avec eux, donc on créait la scène en amont, on la filmait, puis on leur montrait les vidéos pour qu’ensuite ils se l’approprient. Chaque acteur avait un rapport différent avec la marionnette : Marion Cotillard, qui incarne la mère d’Annette parvenait à faire vivre la marionnette uniquement par son regard, tant elle semblait croire à son existence. Alors qu’Adam Driver avait un rapport différent, plus distant, ce qui était en accord avec son personnage, un père troublé. En tout cas, il se passait quelque chose à chaque fois, que ce soit par l’émotion ou par la technique.

Comment se passe un tournage avec Leos Carax ? Est-il très directif ou, au contraire, laisse-t-il beaucoup de liberté ?

E.Charlier : Il se garde toutes les possibilités, ce qui d’ailleurs était compliqué pour nous, puisqu’avec une marionnette, nous ne pouvons pas improviser comme un acteur. Nous préparions au maximum, tout en sachant que les instructions définitives ne seraient données parfois qu’au dernier moment. Nous étions aidés par nos assistants, utilisions un atelier ambulant et la construction de la marionnette s’est poursuivie jusqu’au dernier jour du tournage.

« Tout cela est une aventure formidable qui renouvellera notre propre approche de la marionnette au sein du spectacle vivant »

Estelle Charlier

R.Collinet : Carax est en recherche permanente, il travaille sans storyboard. Il déstabilise tout le monde pour créer quelque chose de vivant et vibrant, pour nous maintenir en tension, qu’il s’agisse des décors, des costumes, des acteurs… J’ai entendu dire qu’il élimine presque d’office les premiers jours de tournage dont il trouve les images trop propres.

E.Charlier : Le tournage a cela dit commencé par l’une des scènes les plus complexes avec la marionnette, Adam Driver et deux cents figurants dans l’opéra et avec un orchestre symphonique. Mais effectivement, toutes les scènes avec la marionnette ont été refaites plus tard. 

R.Collinet : Leos n’a jamais joué la montre et il venait nous voir pour savoir si on avait besoin de plus de temps. Il était très exigeant mais aussi très à l’écoute et, de toute façon, s’il n’avait pas l’image qu’il voulait, on recommençait.

Que tirez-vous de cette expérience dans votre art ? 

E.Charlier : Je suis allée dans des zones que je n’avais jamais explorées et le film m’a permis de faire énormément de recherches et de beaucoup progresser. Porter ce personnage depuis le début de sa création, de la construction jusqu’au tournage, travailler avec Leos Carax et son équipe, tout cela est une aventure formidable qui renouvellera notre propre approche de la marionnette au sein du spectacle vivant. 

R.Collinet : Rencontrer une personnalité comme Leos Carax, aussi puissante et attachante, a bien sûr été une expérience décisive. J’ai envie de continuer à développer la marionnette artisanale au sein du cinéma. Nous n’avons toujours pas compris ce mystère : pourquoi l’objet provoque-t-il autant d’émotions ?

Annette de Leos Carax avec Adam Driver, Marion Cotillard et Simon Helberg, 2h20, sortie le 6 juillet

Propos recueillis par Romaric Sangars et Arthur de Watrigant

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest