Cet artiste, dont le vrai nom est Christo Vladimiroff Javacheff est né en Bulgarie en 1935. Il a fait ses études aux Beaux-Arts de Sofia avant de venir s’installer à Vienne, puis à Paris et finalement à New York où il a vécu et a travaillé plus d’un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 2020. C’est dans les années 1950 à Paris, en intégrant le groupe des Nouveaux Réalistes, que Christo a élaboré sa propre démarche artistique qui consistait à emballer des objets. D’abord des boîtes de conserve, puis des revues et des meubles ; parmi les créations de cette période, on trouve une moto et même une femme, emballée comme une sorte de mannequin. Avec le temps, ses projets prennent une tournure plus large, voire grandiose.
Les premières initiatives d’envergure de Christo sont soutenues par les centres de l’art contemporain. C’est ainsi que le Kunsthalle de Bern permet en 1968 à l’artiste déjà installé sur le sol américain de recouvrir son bâtiment par presque 2 500 mètres carrés de polyéthylène. Suit, dans la même année, l’emballage de l’église et la fontaine dans le centre-ville de Spoletto, en Italie. Aussitôt, l’artiste se tourne vers la nature et crée de gigantesques installations, en cachant sous le tissu une partie du littoral à Sydney ; en étalant un rideau de 13 000 mètres carrés dans la vallée de l’État du Colorado ; en encerclant par du nylon rose vif les îles de la Baie de Biscayen à Miami. Dans l’année 1985, Christo emballe le Pont-Neuf à Paris et dix ans plus tard, le Reichstag à Berlin.
Lire aussi : #SaccageParis : à Paris on ne répare pas les routes, on répare les gens
Aux questions l’interrogeant sur l’utilité de sa démarche, Christo répondait qu’il le fait uniquement pour satisfaire sa propre imagination et pour le plaisir de ses admirateurs. Il considérait ses installations comme une expérimentation pure avec l’espace et le volume, permettant la transformation d’un objet lourd et statique en quelque chose d’éphémère, prêt à disparaître.
L’emballage, fragile et temporaire, devient alors la valeur en soi, plus important que l’objet qu’il dissimule. Et par ce fait, l’approche de Christo reflète parfaitement bien notre époque. C’est ainsi que le postmodernisme est considéré comme une sorte de « pack-culture » (M. Epstein) qui multiplie des semblants, des répliques, des simulacres : des copies dépourvues d’original. Jean Baudrillard, qui a beaucoup développé ces idées, parle du vide, de la rupture qui s’installe entre la perception du réel et le réel lui-même, entre la forme et le contenu.
Christo joue également avec cette notion du vide « qui cache un autre vide » : c’est ainsi qu’il envisage l’installation d’un ballon géant rempli d’autres ballons (Cubic feet package, Minnesota, 1966). Il est attiré par le néant qui emporte à la fin tout ce qu’on peut percevoir. Tout dans ses œuvres revient à l’illusion, à l’apparence qui remplace la réalité. Ce même principe, Baudrillard l’observe dans le fonctionnement de la « société de consommation » devenant de plus en plus dématérialisée. C’est ainsi que l’œuvre de Christo qui renvoie aux apparences qui nous entourent, devient le symbole de ces mêmes apparences par excellence.
L’emballage de l’Arc de Triomphe fait penser, avant tout, à la vitrine qu’est devenu Paris depuis les années 1960 pour mettre en valeur l’art contemporain adoubé à New York
L’emballage de l’Arc de Triomphe fait penser, avant tout, à la vitrine qu’est devenu Paris depuis les années 1960 pour mettre en valeur l’art contemporain adoubé à New York. Depuis le fameux Plan Marshall qui promettait, après la Deuxième Guerre mondiale, le soutien financier à la France en échange de la promotion de l’American Way of Life, tout a été mis en œuvre pour satisfaire cet accord. Et ce, même s’il s’agit aujourd’hui de disposer aux fins récréatives du monument incarnant la gloire militaire de la France. N’oublions pas que l’Arc de Triomphe abrite également la tombe du Soldat inconnu avec le feu éternel qui rend hommage à ceux qui ont donné leur vie pour notre patrie.
L’œuvre de Christo fait penser également au faux-semblant de la démocratie qui prône la volonté de la majorité, mais en réalité est prête à sacrifier l’opinion publique pour satisfaire la volonté d’une minorité, même s’il s’agit d’un artiste de renommée mondiale. Cette démocratie favorise alors les rêves des uns et interdit les rêves des autres. On se souvient de la phrase de la maire de Poitiers, « l’aérien ne doit plus faire partie des rêves d’enfant », justifiant les raisons de la suppression progressive des subventions des aéroclubs de la ville.
Mais est-ce que le discours écologiste lui-même ne montre pas son faux-semblant en acceptant l’idée d’exposer d’un coup 25 000 mètres carrés de polypropylène nécessaires pour couvrir l’Arc de Triomphe ? Pour défendre l’artiste, on pourrait toutefois préciser qu’il s’agit d’un tissu recyclable. Il est vrai que notre société mise beaucoup sur ce qui peut être réutilisé afin d’éviter toute forme de gaspillage. Les bons gestes écolo comportent, entre autres, le fait de ne pas jeter la nourriture, d’acheter les vêtements et le mobilier de « seconde main », voire d’adopter les orphelins plutôt que de procréer. De ce point de vue, le fait de dépenser 14 millions de dollars pour une lubie si éphémère pourrait surprendre. Et ce même si l’artiste agit avec ses propres fonds : n’aurait-il pas mieux fait, avec ces moyens, de planter des arbres ou de secourir les enfants les plus défavorisés ?
Lire aussi : Art contemporain : refaire l’Histoire
L’œuvre de Christo soulève aussi l’aspect anthropologique de l’emballage, tel est l’homo tegens (lat. tegimen – couverture) qui se revêtit, au sens symbolique, en s’appropriant le vestiaire, en s’achetant la maison, en créant toutes les infrastructures qui le protègent. Cette nécessité de se protéger est devenue surtout d’actualité lors de la crise pandémique qui a introduit dans notre quotidien les masques, les gants et distanciation sociale. Elle est devenue également l’enjeu politique dans le contexte des derniers événements en Afghanistan, où les femmes ont été obligées de se dissimuler sous les burqas.
Mais, l’imposition des couvertures ne fait qu’augmenter, selon la logique dialectique, l’envie de s’en débarrasser, de devenir libre. Le héros de Matrix met tout en œuvre pour sortir de son univers artificiel et pour pouvoir goûter à la vie réelle. C’est notre conscience collective qu’il incarne : malgré tous les gadgets de réalité virtuelle qui nous entourent, nous aspirons aux choses vraies et authentiques. Nous cherchons une amitié et non pas son semblant, nous avons besoin de l’art et non pas de son apparence, nous voulons exposer ouvertement ce qui fait la gloire de notre pays.
Peut-être cette prise de conscience est la meilleure offrande cachée sous le papier cadeau imaginé par Christo. Et pour y accéder il suffirait juste d’enlever l’emballage… Redevenons un enfant curieux !





