Depuis quelques albums votre son est devenu plus saturé et bruitiste que jamais. Pourquoi cette évolution ?
Je pense que nous avons toujours mêlé à la beauté et l’harmonie du bruit et de la dissonance. C’était parfois inspiré par les personnes avec lesquelles nous travaillions. Par exemple, Dave Fridmann a une certaine approche de l’exploration des possibilités sonores et il a influencé fortement la direction que nous avons prise sur Drums and Guns. BJ Burton, qui a enregistré nos trois derniers albums, dispose quant à lui d’une palette infinie. À cette période de nos vies, il se trouve que nous souhaitons travailler des sons et des arrangements plus extrêmes. BJ Burton semble quant à lui désireux d’aller aussi loin que nous en avons envie.
Comment travaillez-vous ces grains et ces bruits si surprenants ?
Il y a une longue période d’essais afin que nous puissions trouver des sons qui nous semblent intéressants. Parfois le son apparaît à partir d’une improvisation, parfois il s’agit, à partir d’un morceau déjà connu, de réaliser une authentique expérimentation, une importante distorsion avant que quelque chose d’inédit se produise enfin. Il peut arriver que l’esprit initial demeure évident, d’autres fois, il n’en reste qu’un fragment minime. Comme nous savons toujours comment les chansons vont sonner jouées par une formation guitare-basse-batterie, nous aimons faire un pas de côté afin de trouver une autre manière de présenter les morceaux.
L’album débute par une introduction progressive (« White Horses ») et s’achève dans un finale envoûtant (« The Price you pay »). Composez-vous chaque album comme un seul très long morceau ?
Non : parfois une chanson ne va pas correspondre au son de l’album, mais d’habitude nous rassemblons simplement ce que nous avons écrit et sommes confiants quant au fait que tout va s’associer naturellement. Que ce soit quand nous travaillons ou quand nous mixons, les chansons s’inscrivent d’elles-mêmes aux places nécessaires et certaines semblent même vouloir se connecter entre elles. Nous essayons différentes combinaisons et fondus enchaînés, mais en général, dès que nous savons quels seront les premiers morceaux, le reste se combine de lui-même.
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Quelles sont vos principales influences ?
Nous sommes suffisamment âgés pour avoir une sorte d’historique de nos influences. Nous avons commencé le groupe en espérant faire quelque chose de nouveau, d’original, de stimulant, c’est pourquoi nous suivions tous les artistes qui se donnaient de hautes visées et restaient fidèles à leur vision, de Bowie à Alice Coltrane, de Fugazi à PJ Harvey… Depuis, nos influences sont infinies.
Le compositeur Arvo Pärt a parfois décrit sa musique en disant que la basse tragique reflétait la condition humaine quand la mélodie exprimait la possibilité de la grâce. On trouve un peu la même dualité dans votre musique, non ?
C’est un excellent concept. Oui, la basse, pour nous, représente le poids terrestre de l’âme – sombre et lourde, mais aussi chaleureuse, intime. Les voix disent l’espérance et la lumière. Parfois, j’ai la sensation que le son de la guitare essaie de trouver l’équilibre entre les deux – c’est le dialogue qui se déroule dans mon esprit quand j’essaie de maintenir la clarté de la lumière alors que tout menace de s’effondrer.
Vous avez parlé de l’influence de Scott Walker en mentionnant la notion d’« inhospitalité en musique ».
Je ne pense pas que nous ayons jamais atteint une telle « inhospitalité ». Nous utilisons le bruit et des dissonances, mais ce n’est jamais en vue de produire une pure répulsion, nous souhaitons simplement qu’une certaine laideur vienne nourrir la beauté, et Mimi est très forte pour nous aider à trouver ce subtil équilibre.
« Je dois dire que j’aime en effet quand une chanson se développe avec lenteur »
Alan Sparhawk
Vous appartenez à l’Église des Saints des Derniers Jours (plus communément, les Mormons). Votre foi influence-t-elle votre musique ?
Nous ne nous sommes jamais définis comme prêcheurs ou même simplement religieux dans notre musique, mais nous ne pouvons nier que nous sommes des êtres spirituels et, quand on a une croyance si fondamentale, cela ne peut qu’affecter l’inconscient et resurgir finalement à la surface. Cela fait de nombreuses années que nous tentons de comprendre cette existence, de méditer sur elle, parfois, ces recherches transparaissent dans nos chansons.
Votre musique comporte en tout cas une dimension rituelle. Un concert de Low ressemble- t-il davantage à une étrange liturgie qu’à un moment de divertissement ?
Nous savions depuis le début que notre musique ne serait pas une musique facile, mais nous visons en définitive à offrir des spectacles mémorables et je ne pense pas que ce soit vulgaire de les considérer aussi comme divertissants. Mais nous apprécions que les gens extraient un sens spécial de chaque performance. Il nous arrive de ressentir aussi les choses de cette manière.
Votre musique est également très visuelle. Aimeriez-vous composer la bande originale d’un film ?
Nous avons souvent l’impression que notre musique pourrait servir d’accompagnement à un film. Honnêtement, nous aimerions qu’une telle porte s’ouvre !
Quel type d’événement vous inspire pour écrire une chanson ?
Si vous écrivez vraiment depuis votre cœur, alors n’importe quoi peut servir d’inspiration. Parfois, nous ne reconnaissons même pas l’origine de l’inspiration d’un morceau tant que nous n’avons pas réécouté le disque entier.
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Composer une musique minimaliste et lente dans une époque d’hyperconsommation et d’urgence permanente, n’est-ce pas un moyen de résister à cette réalité ?
Cela n’est pas nouveau de constater quelles vies chaotiques et pressées nous vivons. Au début du groupe, nous nous devions de réagir à d’autres genres de musique qui étaient alors populaires et nous décidâmes donc de nous positionner à revers en jouant une musique très minimaliste. Mais honnêtement, jouer de cette manière nous est naturel et nous ne prétendons pas représenter une alternative à quoi que ce soit. Mais je dois dire que j’aime en effet quand une chanson se développe avec lenteur.
Quel est votre lien avec l’Europe ?
Nous aimons l’Europe. Certains de nos concerts les plus mémorables ont eu lieu là-bas et nous nous y sommes fait quelques amis fantastiques au cours des ans. La première fois que nous avons entendu quelqu’un chanter nos chansons, c’était en France, dans un petit bar, et nos vies et nos familles ont été grandement améliorées par la perspective qui nous a été offerte en découvrant le monde. Beaucoup d’Américains n’ont jamais cette chance. À ce stade, nous ne faisons rien sans considérer comment nous allons tourner et jouer pour nos chers amis et fans européens.
Votre vision du monde s’est-elle obscurcie ces dernières années ?
J’aimerais répondre par la négative à cette question, mais malheureusement ce serait mentir. Oui, notre vision est devenue plus pessimiste. Nous avons vu des gens que nous aimons faire et dire des choses qui nous semblent décourageantes. Un gouffre s’est ouvert au sein de l’humanité et je ne suis pas sûr qu’il puisse être comblé. Des choses qui semblaient évidentes comme le simple fait de devoir porter un masque pour protéger les autres semblent aujourd’hui offenser certains à un point délirant. Nous devons nous rappeler que nous sommes tous embarqués ensemble et veiller les uns sur les autres.
Beauté des contrastes
Fondé par Alan Sparhawk et le bassiste John Nichols en 1993, le premier convainc sa femme Mimi Parker de rejoindre Low, une formation américaine se voulant à rebours du grunge et du hardcore alors à la mode. « Slowcore », leur rock alternatif sera lent, épure, sombre, calme et agrègera au fil des ans un public d’inities toujours croissant, admiratif de leur musique élégante, éthérée, apte à provoquer des transes subtiles et certaines. Dans la même lignée que les deux précédents disques, Ones and sixes (2015) et Double negative (2018), Hey What fait émerger ses dix chansons de matières sonores saturées, distordues, délayées, ce bourdonnement impur laissant éclore les mélopées aériennes du couple comme par un phénomène de dissociation chimique. Au fil de ce disque planant, obsessionnel et intimiste, l’équilibre entre ombre et lumière, dissonances et harmonies, se voit plus justement établi que jamais, pour un résultat extatique. Romaric Sangars

SubPop, 15,99 €





