Dans ses deux volumes du Déclin de l’Occident, Oswald Spengler radiographiait l’inéluctable décadence de notre civilisation après la première grande guerre mécanisée. Peut-être faudrait-il ajouter à ces deux tomes des suites, tant notre époque paraît s’effondrer sur elle-même dans un grand feu de joie malsaine. Un tour dans un rayon jeunesse d’une belle librairie française suffit à s’en convaincre.
Qu’est-ce que la littérature de jeunesse ? Qu’est-ce qu’un essai politique destiné aux bambins ? La vraie question sous-tendue par l’existence de bibliothèques entières consacrées aux esprits en formation est celle de leur édification. La construction de la personnalité d’adultes en devenir s’appuie sur des livres justement de plus en plus édifiants, théoriques, pompeux et verbeux. Ceux qu’on trouve présentement sur les étals des libraires n’ont d’ailleurs pas d’autre projet que de formater des jeunes déjà extrêmement sollicités par une propagande totalitaire protéiforme, en leur proposant des argumentaires clés en main sur les grands sujets du siècle : migrations, féminisme, pensée magique, et autres « valeurs de la République ».
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Il est difficile à l’amateur de belles lettres de l’admettre, mais les bibliothèques sont peut-être devenues l’un des endroits les plus dangereux pour la jeunesse – du moins celle qui s’y aventurera sans précautions, sans formation préalable prodiguée par un entourage cultivé. Au détour des rayons enfants des magasins les plus sérieux, on tombera ainsi sur Le Petit illustré de l’intimité de la vulve, du vagin, de l’utérus, des règles, etc., ouvrage de Mathilde Baudy et Tiphaine Dieumegard aux Atelier Belle. Le dessin de couverture ne fait pas mystère du programme : un vagin, grand ouvert et rubicond en son centre. « Regarde entre les jambes » : tu y trouveras chère enfant un anus, un pubis, un méat urinaire ou encore des glandes de Bartholi. Moi, moi et mon vagin.
Les vendeurs, qu’on imagine passionnés et connaisseurs, nous conseillent aussi Nous sommes tous des féministes par Chimamanda Ngozi Adichie. Le bandeau de l’ouvrage (Gallimard Jeunesse) indique que cet innocent essai pour les tout-petits a été rédigé « pour un monde plus juste » dans lequel « nous devons élever nos filles autrement et aussi nos garçons ». Ce n’est pas qu’on nous le conseille ; non, on nous le commande, on nous l’ordonne. Nous le devons, c’est notre devoir que de mieux éduquer nos filles et nos garçons – qui ne sont donc plus vraiment à nous, mais à eux, les essayistes jeunesses sortis d’un Master 2 pour gendres et brus fluides de « Sciences politiques » Rennes. La frontière entre leur programme éducatif et celui proposé par Joseph Goebbels et Werner Naumann est ténue.

« Notre façon d’éduquer les garçons ne les aide pas du tout. Nous enfermons les garçons dans une petite cage appelée virilité […] Quant aux filles, nos torts sont encore plus graves. Nous leur apprenons à se mettre au service de ces hommes à l’égo fragile ». C’est une découverte bien stupéfiante que nous faisons là grâce à madame Ngozi Adichie. Nous n’avons probablement pas un esprit suffisamment porté sur les sciences pour en appréhender toutes les subtilités. La prochaine étape sera sûrement de déboulonner les statues des gorilles à l’égo fragile qui ont colonisé nos « espaces urbains de vivre-ensemble », ainsi que le proposait le gouvernement de Vichy dans une loi d’octobre 1941 en son article premier : « Il sera procédé à l’enlèvement des statues et monuments en alliages cuivreux sis dans les lieux publics et les locaux administratifs qui ne présentent pas un intérêt artistique et historique ». Pénis malséants et personnages troubles sculptés dans le métal pourraient connaître prochainement le même destin. Quid du marbre ? Pourra-t-on le réutiliser pour construire une avenue du vagin ?
Dans son sublime journal écrit sous la France occupée, décrite dans sa pleine lâcheté avec une rare acuité, l’avocat Maurice Garçon s’étonnait de l’oisiveté, de la totale indifférence au sort de la nation et des mœurs de la jeunesse d’alors, en des termes, qui, s’ils sonnent démodés et anachroniques, n’ont toutefois que peu perdu de leur redoutable justesse : « Quand j’étais collégien et étudiant, je riais de l’éducation de nos mères. Les oies blanches, comme on disait. Peut-être l’état d’innocence où on prétendait les laisser comportait-il une part d’abus. Il était niais de vouloir jusqu’à vingt ans croire que les enfants se font par l’oreille. Mais de là à ce qui se pratique maintenant, il y a un monde ! »
Ces fats jugent que les parents de 2021 sont trop crétins pour comprendre eux-mêmes ces problèmes
L’état de barbarie dans lequel nous sommes plongés depuis 1914 n’a, au fond, jamais vraiment cessé. Nous avons mécanisé les blindés et la pensée, rouleau-compresseur au service de la bêtise la plus méchante, la plus sentencieuse. Le Grand Livre contre le racisme (Avec les textes de lois condamnant actes et propos racistes) publié chez Rue du Monde n’est que le côté pile de ce qui avait cours il y a un siècle, de la même manière que la conception des bureaux de Google n’est qu’un fordisme bien-pensant au lait de soja : tout ça, c’est la domestication de l’humanité – laquelle s’accompagne toujours de sa prolétarisation, de sa soumission pleine et entière.
Nous sommes esclaves et ces livres pensés pour rééduquer les enfants le prouvent. Trois auteurs appelés Sophie Bordet-Pétillon, Dr Xavier Emmanuelli et Pascal Lemaître – qu’on devine parfaitement adaptés à cette société en voie de putréfaction – n’ont rien trouvé de mieux que pondre Le Petit livre pour parler des enfants migrants. Ces fats jugent que les parents de 2021 sont trop crétins pour comprendre eux-mêmes ces problèmes, nous expliquant sur un ton paternaliste issu en droite ligne du radical-socialisme dix-neuvième qu’il faut dire « Bienvenue ! » sur un ton guilleret aux migrants du monde entier. C’est là encore « notre devoir » : « Accueillir des personnes venues d’ailleurs, c’est s’enrichir d’une nouvelle culture, découvrir de nouveaux talents, se faire de nouveaux amis. Peut-être que tu aimes le couscous marocain, que tu es fan du footballeur d’origine camerounaise Umtiti, que tu admires les défilés du nouvel an chinois… Tu vois chaque pays s’enrichit de nouvelles cultures ! »
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Et vous, vos gosses sont plutôt pizza ou kebab ? Plus sûrement adeptes des « tacos français », cette partouze culinaire multiethnique convoquant les galettes de maïs, les cordons de bleus et les frites n’ayant plus grand-chose à voir avec ses fraîchement citronnés cousins d’Amérique centrale. La laideur triomphe partout. Avec elle, la méchanceté et le mensonge. Ces trois-là vont toujours main dans la main. Les librairies ne font malheureusement pas exception, mais, de grâce, essayons de foutre la paix aux gosses avec nos obsessions de vieillards décrépits prêts à sortir de l’histoire une bonne fois pour toutes. Sera-ce véritablement une perte ?





