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Fabien Bouglé : « Emmanuel Macron ne place pas le nucléaire français dans une logique ambitieuse »

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Publié le

12 octobre 2021

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Emmanuel Macron présentait ce mardi 12 octobre son plan d’investissement technologique pour 2030. Avec l’explosion des prix du gaz et de l’électricité, l’on s’attendait à des investissements massifs en faveur de la filière nucléaire. Il n’en est rien selon Fabien Bouglé, auteur de « Nucléaire, les vérités cachées » (Éd. du Rocher).
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Sur 30 milliards d’euros, Emmanuel Macron n’allouera que 1,5 milliard pour la filière nucléaire, tout en maintenant la filière dite « renouvelable » qui a, elle, bénéficié de 250 milliards d’investissements. Que pensez-vous de cette annonce ?

Cette différence d’investissement entre les énergies renouvelables et la filière nucléaire interroge. Il s’agit d’un pur effet d’annonce. Le président de la République ne place pas le nucléaire français dans une logique ambitieuse qui impliquerait des financements très importants. Or, les enjeux énergétiques auxquels nous faisons face méritent une attention beaucoup plus forte portée au nucléaire. C’est donc une annonce très décevante sur le plan financier.

Emmanuel Macron défend désormais le nucléaire français qui permettra selon lui de  devenir le « leader de l’hydrogène vert » d’ici 2030. Quel est l’intérêt de ce projet ?

Il faut d’abord comprendre que dans l’énergie que nous utilisons, il y a 25 % d’électricité et 75 % d’autres énergies, la plupart fossiles. L’électricité sert pour une part de notre consommation domestique et industrielle. Les autres sources d’énergies, elles, servent à alimenter les voitures, le chauffage, les transports collectifs, etc. Aujourd’hui l’électricité française est presque décarbonée grâce au nucléaire. Les marges de manœuvre qu’il reste pour diminuer nos émissions de gaz à effet de serre se situent donc dans les autres types d’énergies.

L’objectif d’Emmanuel Macron est d’utiliser le nucléaire pour produire de l’hydrogène « vert », c’est-à-dire décarboné. Pourquoi cela ? Parce que l’hydrogène peut remplacer les énergies fossiles comme le gaz, le charbon ou le pétrole. Or, l’hydrogène est fabriqué par électrolyse, donc grâce à l’électricité. Si vous fabriquez de l’hydrogène avec de l’électricité issue d’énergies fossiles, votre hydrogène n’est pas décarboné, et n’a donc aucun intérêt. En revanche, si vous fabriquez de l’hydrogène grâce à une électricité décarbonée – en l’occurrence issue du nucléaire – votre hydrogène est « propre », ce qui vous permettra de compenser voire de remplacer les énergies fossiles dans votre consommation énergétique.

Malgré une volonté affichée de régler la question des déchets nucléaires, l’État ne porte aucun intérêt à cette innovation de rupture, française de surcroît

Parmi les annonces du plan 2030, figure le déploiement de petits réacteurs modulaires. Est-ce une bonne solution ?

Aujourd’hui nous avons des centrales à eau pressurisée avec des réacteurs de 900 mégawatts. Ils seront progressivement remplacés par des EPR : de gros réacteurs de 1600 mégawatts, dont celui en construction à Flamanville sert de prototype. Six EPR sont déjà prévus.  

Mais à court terme, pour aider les vieilles centrales en activité, il faut développer cette nouvelle catégorie de réacteurs que l’on nomme « petits réacteurs modulaires ». Ce sont des réacteurs nucléaires miniaturisés – les mêmes que ceux des sous-marins nucléaires. Il y a une véritable course mondiale pour cette technologie, et le fait que la France y investisse est une très bonne chose. Mais 1 milliard ne sera absolument pas suffisant. Il ne s’agit que d’un effet d’annonce, puisqu’EDF y travaille depuis des années avec le projet NUWARD. Les fonds alloués par M. Macron ne serviront qu’à accélérer les travaux déjà en cours.

Le Président a vanté des innovations de rupture en matière de retraitement des déchets nucléaires. Pouvez-vous rappeler en quoi consistait le projet Astrid, qu’il avait abandonné en 2019 ?

Le projet Astrid avait pour ambition de créer de nouveaux réacteurs, capables d’utiliser une partie des déchets des vieilles centrales. L’uranium appauvri rejeté par une centrale classique allait ainsi alimenter les nouvelles centrales à neutrons rapides dénommées « Astrid ». Ces déchets allait servir de matières premières pendant des années. Il s’agissait d’une avancée considérable, abandonnée pour des raisons politiciennes. Lors de son discours, il a appelé à des innovations quant au retraitement des déchets nucléaires, sans évoquer un relancement d’Astrid. C’est très regrettable.

Lire aussi : Enquête : éolien, la face sombre des pales

Dans votre livre, vous évoquez des avancées spectaculaires comme la transmutation des déchets les plus radioactifs grâce à une technique française. Cette technologie permettrait-elle d’atteindre le risque nucléaire zéro si l’on y investissait ?

Oui, il existe déjà une technique de transmutation des déchets les plus radioactifs, grâce à un accélérateur de particules. Cette technique est expérimentée en Belgique dans le cadre du projet MYRRHA. L’ennui c’est qu’elle nécessite un accélérateur de particules de 300 mètres de long. La transmutation permet de diminuer la durée de radioactivité des déchets, de plusieurs centaines de milliers d’années, à quelques dizaines ou centaines d’années.

C’est là qu’intervient le professeur de physique Gérard Mourou. En 2018, il a reçu le prix Nobel de physique avec sa collègue canadienne Donna Strickland pour la découverte d’une technique de laser à haute impulsion. Cette technique permet de miniaturiser et d’accélérer le processus belge de transmutation des déchets nucléaires. Les possibilités offertes sont incroyables. Et malgré une volonté affichée de régler la question des déchets nucléaires, l’État ne porte aucun intérêt à cette innovation de rupture, française de surcroît.

Beaucoup de Français pensent que les centrales nucléaires constituent un « gouffre financier ».

C’est une idée reçue, propagée par les lobbys anti-nucléaire. Le coût des 58 réacteurs (en comptant Fessenheim) est parfaitement amorti. Ils ne coûtent plus rien à la collectivité. C’est la raison pour laquelle notre coût de production d’électricité est l’un des moins chers du monde à 33 euros le mégawatt/h. L’entretien des centrales représente un coût en réalité dérisoire.

Nous assistons depuis peu à l’explosion des prix du gaz et à l’augmentation sans précédent des factures d’électricité. Que prouvent ces hausses dramatiques ?

La hausse spectaculaire du prix du gaz et de l’électricité en Europe s’explique par la reprise d’activité post-Covid, et l’augmentation très forte de la demande électrique. Cette forte demande électrique n’a pas été absorbée par la production « renouvelable ». Les États champions des énergies « renouvelables » comme l’Allemagne ont donc eu besoin de beaucoup plus de gaz et de charbon, ce qui a fait monter les prix mécaniquement. La France, elle, est en fait préservée de ce choc gazier, par le nucléaire qui fait office de matelas. La hausse des factures en France s’explique par la baisse de la part du nucléaire dans notre production électrique depuis vingt ans. Cela vous donne une idée de la catastrophe si 100 % de notre électricité était issue des énergies renouvelables comme le souhaite Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique.

Le fait que le gouvernement n’arrête pas cette politique du renouvelable, et ne lance pas un grand plan nucléaire Messmer 2, est atterrant

L’Allemagne, soi-disant notre principal partenaire économique, se comporte en fossoyeur de notre industrie et de notre souveraineté énergétique. Comment sortir de ce couple toxique ? 

Il faut d’abord obtenir l’intégration du nucléaire dans la liste des activités « vertes » établies par la Commission européenne. Bruno Lemaire y travaille déjà. Une fois que cela sera fait, la filière retrouvera ses lettres de noblesse. Et c’est un véritable bras de fer avec l’Allemagne. Deuxièmement, que la France arrête d’investir dans les renouvelables allemands, ce qui nous rendra par la même occasion moins dépendants du gaz russe par l’intermédiaire de l’Allemagne. Rappelons que le renouvelable est forcément compensé par de l’énergie fossile, en l’occurrence du gaz ou du charbon. Il faut une politique d’arrêt strict du renouvelable en France. 

Avec le plan 2030, sera-t-il possible de rattraper notre retard d’innovation comparé à la Chine ou la Russie qui s’acheminent déjà vers la fusion ?

Heureusement, la France fait déjà partie d’un consortium international (ITER) travaillant sur la fusion nucléaire. Nous y travaillons déjà d’arrache-pied. Mais il ne faut surtout pas rater le train de cette innovation. Et vu les engagements pris dans le renouvelable pour quelques pourcents d’électricité, il y a de quoi s’inquiéter sérieusement. Le fait que le gouvernement n’arrête pas cette politique du renouvelable, et ne lance pas un grand plan nucléaire Messmer 2, est atterrant. Le Président a déclaré qu’il attendait des propositions de RTE en ce sens. Le problème est que RTE est présidé par Xavier Piechaczyk complètement inféodé au secteur éolien. Emmanuel Macron va donc demander un plan nucléaire au pire ennemi du nucléaire en France. Cela n’augure rien de bon pour la filière et l’avenir de la France.

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