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Castellani, la voix véritable : entretien avec Éric Audouard (2/2)

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Publié le

14 octobre 2021

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Leonardo Castellani, prêtre catholique argentin, est l’auteur d’une œuvre radicale où se mêlent théologie, poésie et exégèse aux allures de pamphlet anti-moderne. Malheureusement inconnu en Europe, il a fallu l’opiniâtreté et la dévotion de l’écrivain et traducteur Éric Audouard pour défricher la production du jésuite rebelle. Le deuxième recueil de ses textes traduits en français, La Vérité ou le Néant vient de paraître : lumières sur un esprit indompté. Partie 2/2.
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Ce qui rend unique à mes yeux Castellani, c’est son « esthétique du temps », à ce titre il est très proche de Baudrillard, notamment lorsqu’il dénonce la grande parodie des temps modernes.

« On ne peut attaquer directement le Parodique sans risquer de blesser ce qui se trouve derrière. Le rayonnement radioactif de l’humour est requis. » La délicatesse de ce « sans risquer de blesser » ne vous semble-t-elle pas marquer une fracture entre la pensée d’un Castellani – humaine, latine, affectueuse – et la critique acide, cérébrale, sans joie, des « théoriciens de la post-modernité » ? Il percevait la souffrance de la réalité blessée – souffrance de l’homme, mais aussi souffrance de la substance humiliée par sa falsification, du principe outragé par son inversion, du langage assassiné par le charabia, etc. Et il n’a jamais posé en dandy ou en photographe esthète devant l’effondrement des hommes, devant l’abandon de leur « fragile patrimoine intellectuel et moral » – aussi piteuses que fussent les conséquences de cet effondrement et de cet abandon. Il s’est attaché à sauver ce qui pouvait l’être : non les fruits – pour la plupart pourris – mais la semence de la Vérité, qui est éternelle.

En quoi Castellani parvient-il selon vous à raccorder son expérience d’homme à l’exercice de la spéculation théologique ?

Permettez-moi de formuler les choses simplement, avec naïveté même : soit vous suivez le Christ, soit vous suivez une autre route, d’autres modèles, qu’il s’agisse d’une idole ou de votre propre « épanouissement ». Castellani a choisi la porte étroite, le renoncement à soi, la solitude et le silence de celui qui s’engage sur le chemin de la foi. Le croyant résout les tensions qui l’écartèlent par un « acte existentiel », dans l’engagement total de son âme, qui choisit de servir plus grand qu’elle.

Lire aussi : Castellani, la voix véritable : entretien avec Éric Audouard (1/2)

Comme théologien, Castellani est un apologète, non un propagandiste. Or l’Église de son temps s’est précipité dans la propagande, dans la recherche des suffrages, du succès, de la télévision. Pour le dire à sa manière, l’Église a eu la télé pendant que Castellani gardait la vision. L’une de ses missions fut de sortir la théologie et l’exégèse de l’ennui et de la sécheresse où elles se trouvaient. Il y est parvenu parce qu’il n’était pas un « professionnel », mais un homme en guerre, engagé dans une lutte à mort contre le pharisianisme. C’est une chose sérieuse que ce combat, et qui vous relie au combat du Christ d’une façon bien plus charnelle que tous les diplômes universitaires – qu’il avait obtenus par ailleurs !

Parmi les nombreuses étrangetés de ses affinités, Castellani est un grand admirateur de Soeren Kierkegaard, qu’il surnomme affectueusement « Kirkegord ». Un lien qui ne semble pas évident…

Surtout pour les Français qui ne connaissent Kierkegaard qu’à travers les contorsions dilatoires de Heidegger ou les âneries de l’existentialisme français et de certains de ses traducteurs. Le lien paraîtra plus clair en lisant ne serait-ce que la mince plaquette Point de vue explicatif de mon œuvre, pour ne pas parler du colossal Post-scriptum aux Miettes philosophiques, des sermons de Vie et règne de l’amour, ou des prières ardentes de L’école du christianisme. « Le sublime religieux est considéré par l’humanité infatuée d’elle-même et par les hordes d’esprit confus comme un crime de lèse-majesté contre ‘l’humanité’, ‘la foule’, ‘le public’, etc. »

Cette catégorie du sublime religieux a passionné Castellani, car elle correspondait à ce qu’il vivait. Elle représente le moment où la vérité la plus objective doit entrer dans la subjectivité la plus profonde, se faire toute intériorité, chair, nerfs et sang. Il se trouvera toujours un vieux thomiste pour dire que je blasphème, mais qu’importe : Dieu lui-même se serait-il incarné dans notre histoire et pourrait-il aimer les petites crapules que nous sommes si son amour n’était pas absolument et infiniment subjectif ?

Cette catégorie du sublime religieux a passionné Castellani, car elle correspondait à ce qu’il vivait. Elle représente le moment où la vérité la plus objective doit entrer dans la subjectivité la plus profonde, se faire toute intériorité, chair, nerfs et sang

Les rapports de Castellani avec les institutions religieuses ont été particulièrement houleux, voir tragiques.

Comment en aurait-il été autrement, à une époque où les autorités ecclésiastiques se sont mises à lécher l’arrière-train de toutes les modes, tout en essayant de conserver leur petite hypothèque confessionnelle ? Castellani ne cherchait pas à plaire ni à flatter, mais à comprendre et à être compris. Il avait quelque chose à dire, et il a réussi à le dire, providentiellement, en dépit de l’exclusion et de la persécution. « Dieu m’a plongé comme une sonde vivante dans l’Église pour que j’atteigne le vitriol de ses soubassements ; quand l’acide était sur le point de me dévorer tout entier, Il m’a tiré de là, armé d’une nouvelle et terrible expérience, d’une sagesse inespérée ».

« Le christianisme a échoué », finira-t-il par dire. Pourquoi cet aveu d’échec ? Une posture doloriste de mystique, ou bien la tentation de faire table rase de l’Église contemporaine ?

Ce n’est pas lui qui le dit ! Dans son extraordinaire Lettre à l’écrivain communiste Leonidas Barletta, qui se trouve au cœur de cette anthologie, Castellani adopte temporairement le point de vue de son correspondant matérialiste-athée – lequel pourrait dire cela de manière assez légitime, en constatant le fiasco de l’Église visible. Lorsque quelqu’un formule une objection religieuse, « il faut consolider l’objection, l’intensifier, la pousser jusqu’à son point d’incandescence le plus brûlant, de façon à ce que votre inquisiteur comprenne que vous la sentez aussi bien que lui, sinon mieux ». Ceci pour sa méthode. Notons en passant qu’une des conditions de la pensée est la capacité à formuler l’opinion d’un adversaire ; si nous perdons cette capacité, nous devenons bientôt incapables de formuler la nôtre.

Ensuite, il ne sert à rien de nier cet échec temporel de l’institution, qui n’est pas l’échec du christianisme en soi. Ce qui importe, c’est que nous comprenions ce qu’il signifie et que nous sachions qu’il a été annoncé par le Christ lui-même. Et s’il a dit vrai, alors…

Lire aussi : La littérature contre la lettre

Votre réflexion sur la douleur me laisse perplexe. Jésus a-t-il adopté « une posture de doloriste mystique » quand la Synagogue l’a condamné au supplice romain ? Il n’y a aucun dolorisme chez Castellani, et son mysticisme est particulièrement bien chevillé à ses épaules. La douleur, il n’en voulait pas, et il n’a cessé de demander à Dieu de ne pas le faire souffrir. Jusqu’à la fin, il ne comprenait pas pourquoi sa prière n’était pas exaucée ; mais il a accepté et enduré. Il souffrait terriblement de voir l’Église s’autodétruire et faire table rase de ses propres vertus ; il souffrait terriblement de voir l’état de porcherie dans lequel elle se trouvait, et il l’invitait à se laver, à faire le ménage – pas à se tirer une balle dans la tête, comme elle le fait de nos jours.

Castellani n’a pas fait que voir et savoir, il a été contraint d’agir et de vivre quelque chose que Georges Bernanos a très bien formulé : « On ne réforme rien dans l’Église par les moyens ordinaires. (…) On ne réforme l’Église qu’en souffrant pour elle, on ne réforme l’Église visible qu’en souffrant pour l’Église invisible. On ne réforme les vices de l’Église qu’en prodiguant l’exemple de ses vertus les plus héroïques ». Ainsi soit-il.


PRÉCIS DE RECOMPOSITION

Après un premier recueil publié par Pierre-Guillaume de Roux, La Vérité et le Néant est la deuxième anthologie consacrée à l’œuvre de Leonardo Castellani, traduite, préfacée et raisonnée par l’écrivain Erick Audouard. Presque inconnu en France, Castellani occupe une place à part dans l’histoire de la pensée chrétienne : prêtre, enseignant et essayiste argentin, il incarne à la fois une pensée traditionaliste et dissidente, qui lui valut d’être la cible des autorités cléricales : les jésuites dont il faisait partie et même le Vatican l’ont ainsi persécuté jusqu’à ses 70 ans pour ses écrits et pour sa contestation sans ambages des déviances du christianisme moderne. Pourfendeur des démocrates-chrétiens et autres « catholiques en toc », contempteur de la tiédeur bourgeoise des édiles de son temps, Castellani parvient par sa pensée à réconcilier la recherche de vérité et l’exigence mystique, non sans se départir d’un humour réjouissant et d’une singulière fibre poétique. Un recueil essentiel pour tenter de comprendre la grande falsification dont la culture chrétienne est victime depuis l’avènement de notre modernité. MO

La Vérité ou le Néant de Leonardo Castellani
Artège, 336 p., 21,90 €

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