Voilà près de cinquante ans que Jean-Pax Méfret est « le » chanteur engagé que vénèrent tous ceux qui ont fait leurs classes militantes au temps pas si lointain où les chars soviétiques étaient à quelques heures de Paris et où l’engagement anticommuniste était un devoir pour tous les jeunes patriotes français. Voilà près de cinquante ans que les chansons de « Jean-Pax » – nul besoin de donner son patronyme – celles sur le Mur de Berlin, mais aussi sur Camerone, et toutes celles sur l’Algérie perdue, sont écoutées en boucle, reprises en chœur militant, tirent les larmes de tous ceux qui pleurent sur la grandeur perdue de la France, continuent à honorer, comme à Aubagne, ses plus vaillants défenseurs et savent que « Budapest, en Hongrie, Prague, en Tchécoslovaquie » sont là pour témoigner de la férocité des soviets et de l’incommensurable lâcheté de l’Occident. Voilà près de cinquante ans que les paroles des plus célèbres d’entre elles (« Veronika », « le Chanteur d’Occident », « Diên Biên Phu », etc.), apprises par cœur, sont transmises de génération en génération, au point qu’en ce début de XXIe siècle, il n’est pas d’enfant bien né qui n’ait été biberonné, n’eût-il que cinq ou six ans, aux chansons de Jean-Pax, celles que chantait déjà son père, et son grand-père aussi.
Jean-Pax, connais pas
Et pourtant, Éric Zemmour le raconte dans La France n’a pas dit son dernier mot : début 2018, il n’avait jamais entendu parler de ce Jean-Pax Méfret. Jamais ! Devant l’insistance de la plus célèbre des communicantes, Anne Méaux, il s’est laissé convaincre de se rendre à l’un des rares concerts de Jean-Pax, et c’est là qu’il l’a entendu pour la première fois, découvrant en même temps la ferveur qu’il suscite. « La foule entonne en chœur, avec un enthousiasme que je tente de partager, les paroles dont je ne connais pas le moindre mot ». Même les « cheveux blonds fous » de Veronika ou « ils attendaient, dans la cuvette, le tout dernier assaut des Viets » ne lui disent rien, alors qu’à deux pas de lui – il les croisera avec stupéfaction à l’entracte – ses amis Alain Madelin, Gérard Longuet et bien d’autres sont parmi les plus ardentes groupies.
Zemmour est un homme qui vient de la gauche et qui a longtemps, mais alors très longtemps, été étranger à tout ce qui constitue la culture de la droite française
Zemmour a travaillé pour le Figaro Magazine, Jean-Pax aussi. Zemmour a écrit dans Valeurs actuelles, Jean-Pax aussi. Jean-Pax a été grand reporter à Minute, puis à l’Aurore, mais non, Éric Zemmour ne le connaissait pas. Deux trajectoires parallèles qui ne se sont donc jamais croisées… Mais pourquoi donc ? Parce qu’Éric Zemmour, aujourd’hui présenté par les médias quasi unanimes comme un « polémiste d’extrême droite », est un homme de gauche ! Du moins un homme qui vient de la gauche et a longtemps, mais alors très longtemps, été étranger à tout ce qui constitue la culture de la droite française. Il l’avoue, en restituant ce concert au Casino de Paris le 13 janvier 2018 : « Je me rends compte que ma jeunesse fut bien plus conformiste, lisant Balzac, Hugo et Zola, entonnant les chansons de Maxime Le Forestier et de Leo Ferré » et ajoute ces propos assez incroyables : « assez indifférent au fond au sort des peuples soumis au joug de l’Union soviétique » !
Zemmour a trahi Zemmour
On croit qu’Éric Zemmour, parce qu’il a officié huit ans au regretté Quotidien de Paris fondé par Philippe Tesson sur les ruines de Combat avant de rejoindre Le Figaro, a toujours été de droite. C’est oublier qu’il existait une aile gauche à ce journal et qu’il en était une des figures. C’est occulter le fait qu’il n’a jamais caché avoir voté, à l’élection présidentielle de 1981, pour François Mitterrand, et, comme si cela ne suffisait pas, avoir récidivé en 1988, alors que tous les maux qu’il dénonce aujourd’hui sont nés, ou ont été amplifiés, lors du premier septennat du premier président socialiste.
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C’est omettre, aussi et entre autres, que, dans les années 1990, il a collaboré à Globe Hebdo, le journal de Georges-Marc Benamou, successeur du Globe mensuel né de la volonté de l’Élysée mitterrandien et de l’argent de Pierre Bergé, ou encore qu’à la présidentielle de 2002, c’est à Jean-Pierre Chevènement qu’il a apporté son suffrage, bien que la campagne de l’ancien ministre de la Défense, qui avait débuté en séduisant divers courants de droite, se soit repliée, à partir du meeting au Cirque d’Hiver qui a marqué le début de la fin, sur les « valeurs républicaines », celles qui, lorsqu’elles sont seules à être mises en avant, sont le marqueur de la gauche française.
« Mélenchon a trahi Mélenchon », a lancé l’autre soir Éric Zemmour sur BFM au patron de la France insoumise, lui reprochant d’avoir abandonné ses convictions républicaines pour rallier le camp des « indigénistes ». Lequel aurait pu lui rétorquer que, lui aussi, avait pour le moins évolué. Mais là, c’est tant mieux !





