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Abel Quentin : sous le soleil du progrès

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Publié le

15 octobre 2021

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Le second roman d’Abel Quentin, Le Voyant d’Étampes, est sur toutes les listes de prix de cette rentrée, et à L’Incorrect, on ne serait ni étonné ni offusqué que sa couverture puisse bientôt se targuer d’un bandeau rouge. Dans cette satire au carré, le jeune écrivain fait s’affronter anciens et nouveaux antiracistes, génération « potes » et génération « woke », en un drame brillant, angoissant et caustique.
quentin

Jean Roscoff, universitaire à la retraite, divorcé nostalgique, alcoolique, dépressif et désœuvré, décide de se reprendre en main en renouant avec la passion de jeunesse qu’il nourrissait pour le poète Robert Willow et lui consacrer un livre. Mais n’est-ce pas lui-même qu’il cherche à réhabiliter, cherchant à impressionner son ex et sa fille en révélant au monde un génie obscur, Américain communiste victime du maccarthysme, débarqué en France dans les années 50 où il fréquentera Sartre et les existentialistes avant de s’exiler à Étampes pour écrire en français une poésie mystique atemporelle, quasi médiévale, et mourir oublié ? Cela paraît évident. D’autant que la nouvelle petite amie de sa fille lesbienne, Jeanne, militante afro-féministe fatalement agressive, s’emploie à déboulonner ce qui lui reste d’autorité patriarcale. Raté : tout à son empathie pour son sujet, l’ancien militant socialiste de l’époque des « potes » et de l’inexistence des races, a oublié un détail crucial : Willow était noir. Ses réflexes universalistes comme sa passion l’ont fait verser sans qu’il s’en aperçoive dans de l’appropriation culturelle caractérisée, et d’un article de blog à l’emballement des réseaux sociaux jusqu’aux grands médias, le voici livré au lynchage.

Wokes contre potes

Avec ses personnages attachants et bien campés, son intrigue habilement développée (quoi que n’évitant pas les longueurs), ses tableaux cocasses et son style souvent incisif, Quentin a fait œuvre de moraliste en déchaînant un processus typique de l’époque, le lynchage virtuel pour des propos désignés comme coupables, dont les phases, les seuils, les aberrations, les explosions délirantes sont ici mis en scène comme pour l’analyse méthodique de la formation d’un cyclone.

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Par ailleurs, ce sont deux générations progressistes, chacune moralisatrice à sa manière, que l’auteur fait ici s’affronter. Les donneurs de leçon du mitterrandisme se font laminer par leurs successeurs hystérisés via le puritanisme américain, et on a l’impression de revoir la Révolution dévorant ses enfants par radicalité croissante, d’autant que plane en arrière-fond l’ombre de Sartre, premier woke prônant le racisme antiraciste dans un milieu littéraire enfiévré de communisme.

La littérature comme contre-poison

La littérature, précisément celle de Robert Willow telle que la défend sincèrement Roscoff, est la première victime de cette cabale qui ne veut plus considérer les êtres et les choses que sous un prisme idéologique binaire et dévastateur. Mais ce que nous rappelle le roman d’Abel Quentin, c’est qu’elle représente justement le contrepoison. Quatre cents pages de satire pour mettre à nu la dictature du tweet, pour prendre le temps d’en désamorcer l’effet toxique par un éclat de rire salvateur; quatre cents pages pour découvrir non des silhouettes à adorer ou abattre, mais des personnages ambigus, faibles ou nobles, irritants ou touchants, qu’aucune grille idéologique ne saurait résumer, voilà qui prouve la pertinence du roman en 2021, ce vaccin toujours efficace contre les nouveaux variants de la bêtise idéologique et de la putride jouissance des meutes.

Le voyant d’Étampes d’Abel Quentin
L’Observatoire, 384 p., 20 €

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