Depuis quelque temps, la démocratie française fait l’objet d’un regain d’hostilité qu’on ne connaissait plus depuis longtemps. Les débats gagnent chaque jour en agressivité à cause de ce tout-venant que sont les réseaux sociaux ; l’accès généralisé à l’information alimente les discours complotistes qui, fondés sur la fronde systématique du pouvoir plus que sur la quête de vérité, accouchent déjà d’une génération d’insoumis; les manifestations, quelle que soit leur motivation, sont devenues la routine de nos samedis après-midi; non plus seulement brandi comme menace, le recours à la violence est revendiqué, quand il n’est pas mis en pratique par l’extrême gauche ; l’émotion tend à se substituer au droit comme mode de régulation des rapports sociaux ; le champ du dicible politique s’ouvre et les camps se radicalisent, la droite par un discours identitaire et populiste, la gauche avec ses lubies woke ou antispéciste ; les politiciens sont ballottés par les événements et à la remorque des agissements de quelques-uns; l’ombre de la guerre civile étend inlassablement ses ailes. S’il est un indéniable constat à dresser en cette nouvelle époque, c’est le grand retour du fait partisan.
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De fait, ces vingt dernières années ont été une lente mais sûre sortie du consensus libéral établi dans les années 1990 après la chute du mur de Berlin, le même qui pensait avoir fait advenir partout l’individualisme consumériste et la rationalité marchande. C’était la fin des grands affrontements idéologiques au profit de la très consensuelle et managériale administration des choses. Le modèle de la démocratie parlementaire avait finalement maté les passions de la foule, modèle incarné en France par la continuité des politiques de l’UMPS au-delà des alternances apparentes.
Le grand retour de la politique
Cette ère n’était pourtant qu’une parenthèse transitoire en forme de cocotte-minute, qui a autant que possible neutralisé la politique. Si l’on suit ce que le juriste Carl Schmitt avance dans La Notion de politique, le critère de la politique – précisons en régime démocratique – est l’opposition entre ami et ennemi : « Tout antagonisme religieux, moral, économique, ethnique ou autre se transforme en antagonisme politique dès lors qu’il est assez fort pour provoquer un regroupement effectif des hommes en amis et ennemis ». Or, ajoutait-il, « il n’y a pas de politique libérale sui generis, il n’y a qu’une critique libérale de la politique ». C’est que le libéralisme, par son nihilisme moral qui individualise chacune des grandes décisions, se donnait pour objectif principal de neutraliser tout conflit. Il n’était plus d’absolus pour lesquels il était juste de combattre et envisageable de mourir.
Très loin nous paraît l’heure où l’on discutait le taux de CSG : les grandes questions existentielles se posent avec une nouvelle et tragique acuité, et réclament des réponses collectives tranchées
La politique se venge d’avoir été à ce point étouffée, et refait surface toute prête à en découdre. « Les illusions légitimistes et normativistes dont les humains font volontiers état aux époques de sécurité non troublée, pour s’abuser eux-mêmes en ignorant les réalités politiques » tombent. L’élection de Trump, le Brexit, les démocraties illibérales, l’islamo-gauchisme, les Gilets jaunes, Black Lives Matter, les incidents du Capitole ou le wokisme sont autant d’éléments qui marquent le retour des clivages paradigmatiques, marqués sociologiquement et géographiquement, déjà jugés irréconciliables par ses principaux protagonistes – qu’ils se nomment Éric Zemmour ou Geoffroy de Lagasnerie, Sandrine Rousseau ou Taha Bouhafs. On l’annonçait mort mais voilà que le clivage gauche/droite revient avec force, et dresse deux barricades derrière lesquelles chacun est sommé de se ranger. Phénomène vertigineux qui risque de bousculer nos petites vies confortables.
La démocratie en guerre de tranchées 2.0
Comment expliquer pareil phénomène ? Après l’échec du communisme, et un temps convertie à la social-démocratie, la gauche a cherché un nouveau souffle révolutionnaire, et l’a trouvé avec ses nouvelles luttes. Devenue conjoncturellement libérale par anti-communisme, la droite retrouve quelques-uns de ses fondamentaux, à l’heure où notre civilisation est en danger de mort. Le phénomène Macron n’est autre chose qu’un ancien monde bourgeois qui, sentant la configuration politique lui glisser entre les mains, s’autorise une dernière respiration. Mais l’agenda politique est têtu, et très loin nous paraît l’heure où l’on discutait le taux de CSG : les grandes questions existentielles se posent avec une nouvelle et tragique acuité, et réclament des réponses collectives tranchées.
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Quid alors de la démocratie, et de sa « gouvernementabilité », dans ces conditions ? Il est probable que, la plateforme commune s’amenuisant de jour en jour à cause du délitement de l’idée nationale, la politique comme art de la délibération en vue du bien commun se transforme en une guerre de tranchées plus ou moins larvée, où toujours un camp conteste l’autre. Le cas américain est à ce titre symptomatique : la société y est divisée en profondeur, et l’élection présidentielle la lutte d’un camp contre un autre dont dépend l’orientation civilisationnelle du pays. En clair, le réel risque fort de prendre ses distances avec l’idéal démocratique d’une unité qui transcende les débats, et il est possible qu’il rende à terme un tel régime incompatible avec l’état de division politique du pays – sauf à trouver les modalités d’une représentation renouvelée des opinions capable de domestiquer les divergences. Ou à assumer, pour parler comme Tocqueville, une tyrannie de la majorité, choix qu’ont suivi d’un côté Viktor Orbán en Hongrie, de l’autre Justin Trudeau au Canada.





