Vous écrivez que « si Fernandel est un saint, c’est aussi parce qu’il possède le don des larmes »…
En tant que fervent lecteur de Rabelais et Suarès, la notion de sainteté présente chez le héros comique m’était tout à fait familière. Mais je n’avais jamais encore songé au caractère de sainteté présent chez certains acteurs comiques du cinématographe, et il me semble bien que Fernandel soit le seul acteur – et chanteur ! – français qui ait pu réellement franchir les arcanes de l’Église triomphante. Mais Fernandel n’est pas seulement un acteur qui fait rire, bien entendu : le caractère hénaurme de sa gestuelle chevaleresque et disloquée montre bien sa proximité bloyenne, je dirais, avec la source lacrymale de toute vie sacrée. Si Fernandel parvient réellement à nous faire pleurer, c’est aussi parce qu’il vit en permanence dans l’infini de la solitude. Fernandel est un Père du désert.
Cinq cents étudiants pénètrent dans la Sorbonne pour en faire un lupanar géant, Cohn-Bendit entonne son premier discours public, les flics s’en donnent à cœur joie… Et que fait le général de Gaulle ? Il reçoit Fernandel à l’Élysée !
Votre livre est truffé d’anecdotes et de rencontres savoureuses notamment celle avec Pie XII et de Gaulle.
Pie XII était un fanatique radical de Don Camillo… Le plus amusant, c’est que Fernandel a dû interrompre le tournage du Retour de Don Camillo pour honorer l’invitation du Souverain Pontife. Il paraît que Duvivier écumait de rage aux bords du Pô, en attendant le retour de sa vedette… Je suis persuadé que le Pasteur Angélique devait se reconnaître en Don Camillo, lui qui venait d’excommunier tous les catholiques adeptes du communisme ! Quant à sa rencontre avec de Gaulle, il s’agit d’un véritable slapstick ! Le 3 mai 1968 est le premier jour de l’avènement français de l’Immaturité pseudo-gombrowiczienne : cinq cents étudiants pénètrent dans la Sorbonne pour en faire un lupanar géant, Cohn-Bendit entonne son premier discours public, les flics s’en donnent à cœur joie… Et que fait le général de Gaulle ? Il reçoit Fernandel à l’Élysée ! À mourir de rire !
D’où vient cette alchimie entre ces deux monstres sacrés que sont Fernandel et Gabin ?
De tous les témoignages sur Fernandel, celui de Jean Gabin en 1975 est le plus poignant, le plus délibérément dénué d’artifice. Il s’agit d’une vidéo de deux minutes quarante que l’on trouve partout, où l’acteur barbu, lunettes noires à montures épaisses et costume rayé, rappelle que sur le tournage de leur premier film commun, Paris-Béguin (1931), il nommait Fernand Uranie, du nom d’une célèbre jument de Vincennes de l’époque, et l’autre répliquait en l’appelant Albinos. « C’était un gars d’une très grande droiture, et d’une très grande loyauté », rajoute-t-il au bord des larmes. Et c’est tout.
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Quel est son plus beau rôle et pourquoi ?
Son rôle le plus cistercien ? Le charitable barman-chevalier dans Les Rois du Sport.
Le plus clunisien ? Le garçon d’honneur célébrant la fulgurante beauté orphique de Marcelle Romée dans Cœur de Lilas.
Le plus franciscain ? Le demeuré cosmique Simplet.
Le plus flagellant ? Adhémar Pomme provoquant l’hilarité générale sur son passage à cause de son faciès chevalin.
Mais son rôle le plus beau ? Son dernier, assurément, dans Heureux qui comme Ulysse : le Rôle ultime, selon la classification abellienne que j’ai tenté d’établir, celui de l’ouvrier de ferme Antonin qui s’endort sur son cheval Ulysse pour le protéger des coups de corne mortifères des arènes d’Arles. Un rôle qui résume et synthétise tous les ordres monastiques à la fois, pour préfigurer l’avènement de l’Évangile éternel de Joachim de Flore.





