L’écran est encore noir, mais le bruit de la mer est réconfortant. Un va-et-vient doux, au tempo reposant. Leïla dort sur la plage, sa respiration épouse le bruit des vagues, et le réalisateur s’attarde sur ce corps apaisé tandis qu’apparaît, en lettrines opales, ce titre étrange et beau : Les Intranquilles. Son mari, Damien, et son jeune fils, Amine, filent au large sur un Zodiac sautant d’une vague à l’autre comme un cheval les haies d’obstacle. Le réalisateur belge ouvre ainsi son film sur le tableau idyllique d’une petite famille en vacances.
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Soudain, Damien arrête le moteur du canot et saute à la mer après avoir lancé à son fils : « Je rentre à la nage, ramène le bateau, vas-y, tu sais faire ! » La caméra se tient éloignée des visages, la scène est rapide, trop pour nous déstabiliser d’autant qu’Amine ramène en effet le Zodiac. Leïla (Leïla Bekhti, sublime de justesse), l’attend et, étrangement, ne semble pas surprise. Son inquiétude se porte plus loin. Elle scrute l’horizon, se hisse sur les rochers pour apercevoir une silhouette, jette un regard inquiet à son téléphone sans trop y croire quand son mari surgit finalement à contre-jour. Leïla l’appelle en feignant le réconfort, l’épouse prend le ton d’une mère, quand, au plan suivant, le couple réuni danse amoureusement. La caméra est immersive, Lafosse filme à hauteur de visage, les corps se frôlent, les bouches s’effleurent, comme pour montrer que dans cette étrange relation, le désir brûlant des premières heures ne s’est pas encore éteint.
Virtuose et subtil
Damien est bipolaire. S’il faut attendre le dernier tiers pour que le mot soit prononcé, l’écriture très cinématographique des Intranquilles distille petit à petit l’étrangeté de son comportement et les ravages qu’il entraîne. Si le nom de la maladie est connu, les symptômes demeurent ignorés du plus grand nombre. Le réalisateur ne s’intéresse pas à l’explicatif médical, mais se penche sur le quotidien d’une famille touchée par cette psychose et son combat.
Avec beaucoup de pudeur, le réalisateur belge raconte l’impuissance face à cette maladie « dont on ne guérit pas » et qui vous ronge jusqu’à épuisement
La caméra de Lafosse colle à son personnage, négligeant la profondeur de champ pour offrir au spectateur ce sentiment d’étouffement que vit Damien (Damien Bonnard, vertigineux). Celui-ci, artiste peintre, puise dans sa maladie, par phases, une créativité surabondante et un (faux) besoin de dévorer la vie à pleines dents. Toute contrainte est alors vécue comme une violence insupportable. On est séduit par ce personnage charmeur, drôle, doué d’une énergie follement communicative, avant que, par un léger décadrage ou un furtif contre[1]champ sur sa femme, on prenne conscience du désastre.
Une belle œuvre tragique
Jouir sans entrave n’est pas sans conséquence, contrairement à ce que pense l’immonde Goupil qui n’a, lui, même pas l’excuse de la maladie. L’intranquillité se propage plus sûrement que la griserie d’un instant. Lafosse soigne ses personnages et les fait exister indépendamment les uns des autres, quoiqu’ils forment une seule et même famille, où chaque nouvelle crise provoque une nouvelle fissure.
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Avec beaucoup de pudeur, le réalisateur belge raconte l’impuissance face à cette maladie « dont on ne guérit pas » et qui vous ronge jusqu’à épuisement. Admirablement écrit, Les Intranquilles brille par son séquençage tout en tension, conduit comme une course contre-la-montre où chaque accalmie fomente l’angoisse du coup d’après. Mais sur cette route terrible qui semble une si cruelle impasse, un coup d’œil dans le rétroviseur laisse deviner que tout n’est pas foutu dès lors qu’il est question d’amour.





