Dans une langue tour à tour sobre et lyrique, Corinne Royer construit un récit à la fois introspectif et haletant où alternent les déboires de Jacques Bonhomme au moment de sa cavale et les souvenirs qui remontent comme des bulles à la surface de sa mémoire. « Les bêtes sont le Christ ! » Les mots que Jacques Bonhomme hurle à la face des fonctionnaires vétilleux, hissé sur son vieux Ferguson, tournant autour d’eux comme une mouche avec des étrons, sont ceux d’un amoureux désespéré. Un amoureux de la terre, de ses bêtes, un homme qui a sué pour nourrir de ses mains, du labeur de ses muscles, ces grosses vaches de contrôleurs qui lui ont apeuré le troupeau, un an plus tôt, sous prétexte de vérifier que les veaux nés de ses vaches étaient bien ses veaux, lui faisant perdre au passage cinq bovins effrayés dans la rivière. Et les voici qui reviennent pas même honteux – presque ! – pour achever leur œuvre : achever leur homme, un paysan qui n’a fait que son travail, à qui l’on arrachera tout, sauf sa dignité.
L’extermination de la paysannerie
« Puis le tracteur s’est éloigné, il s’est dirigé tout droit vers la rivière. Tout le monde a cru qu’il allait s’y jeter. Jacques l’a sûrement imaginée, lui aussi, cette fin tragique ». La scène est saisissante, crucifiante, mais ce n’est pas encore la fin. Jacques Bonhomme ne mourra pas ainsi, de sa propre main. Il faudra qu’il périsse de la main de l’État, de ses fonctionnaires, pour que tout soit accompli. Cela paraît exagéré, trop largement pathétique ? C’est pourtant la vérité vraie et insoutenable : qu’un agriculteur ou paysan se suicide chaque jour dans notre jadis beau pays de France.
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Parce qu’on les maltraite, parce qu’on les méprise et les pousse à bout – ces hommes et ces femmes qui nous nourrissent, qui sont finalement les seuls à avoir un vrai travail dans notre monde de métiers insensés. Nous feraient-ils honte ? À nous qui menons une vie de parasite, semblant qu’on bosse, mais à quoi ? Houellebecq a raison : le plus important plan social du siècle est celui mené à pas feutrés par la Commission bruxelloise et ses larbins, qu’on nous fait passer pour des chefs d’État, contre les agriculteurs et paysans.
D’un carnage l’autre
Corinne Royer s’est inspirée, pour construire Pleine Terre, d’un fait de société qui s’est soldé par la mort d’un agriculteur en 2017, après neuf jours de cavale. Qu’avait-il fait ? Rien, sinon son travail. Il avait sans doute oublié de remplir quelque paperasse, il n’avait peut-être pas mis à temps les deux boucles aux oreilles de ses veaux derniers-nés – ces immondes boucles qui défigurent nos bêtes, ces créatures du Seigneur, le Christ lui-même, comme le fait dire Corinne Royer à son personnage, plaçant dans la bouche de ce paysan qu’elle a imaginé instruit, grand lecteur (et pourquoi pas ?), les mots de Malaparte, dans son célèbre Kaputt – une autre histoire de carnage !

Actes sud, 336 p., 21 €





