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Thierry Lentz : « Le désamour de Napoléon en France est une idée reçue »

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Publié le

23 novembre 2021

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Directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz est historien et écrivain. Il publie avec la dessinatrice Fanny Farieux « Napoléon, une biographie inattendue », aux éditions Passés/Composés. L’occasion de revenir sur l’une des grandes figures de l’histoire de France avec l’un de ses meilleurs connaisseurs.
thierry lentz

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cette biographie légère et accessible de l’Empereur en collaboration avec la dessinatrice Fanny Farieux ?

C’est d’abord la rencontre avec Fanny Farieux qui est à l’origine de ce projet. Fanny est une dessinatrice et une caricaturiste à qui la Fondation Napoléon avait commandé des dessins pour ses sites Internet et ses cartes de vœux. Le public a bien répondu et Arthur Chevallier, éditeur chez Passés/Composés nous a proposé d’en fait ce livre, pour lequel Fanny a réalisé un peu plus de cent dessins autour de mes textes parfois, et moi écrivant autour de ses dessins d’autres fois. Après mes livres « sérieux » du bicentenaire et un premier semestre très actif, nous avons ainsi voulu terminer cette année 2021 sur un sourire.

Votre ouvrage respecte scrupuleusement la chronologie ? Un choix délibéré ?

C’est l’idée de notre éditeur, qui voulait que l’ouvrage soit à la fois distrayant et, si possible, instructif. Le principe en a été, pour chaque étape de la vie de Napoléon, de réaliser une illustration de type « dessin de presse », alors que cet exercice n’existait pas à l’époque de Napoléon. Je ne sais pas si le mariage a réussi, mais Fanny et moi nous sommes bien amusés, en nous disant que cet état d’esprit toucherait peut-être aussi nos lecteurs.

Lire aussi : Autour de Napoléon : le politique, la puissance, la grandeur

Parmi les grandes figures de l’aventure impériale, laquelle est la plus chère à votre cœur – en dehors de Napoléon lui-même – ?

J’ai tendance à me tourner plutôt vers les personnages de l’œuvre civile, qui ont parfois été négligés, tandis que les généraux et les maréchaux sont très prisés des amoureux de l’épopée militaire. Et parmi ces civils, le plus intéressant me semble être Cambacérès, véritable numéro deux du régime, au moins jusqu’au retour de la campagne de Russie. Il était un homme complet, puissant juriste, fin politique, conseiller éclairé et, cela ne pouvait que plaire à Napoléon, respectueux de la hiérarchie à la tête de l’État. On pourrait presque dire que cet homme a co-gouverné la France pendant quinze ans, dans des fonctions proches de celles d’un Premier ministre. Fanny l’a d’ailleurs croqué à plusieurs reprises dans ses dessins. Il le méritait autant qu’il mériterait une grande biographie pour le faire mieux connaître du public.

Avez-vous une explication à donner quant au fait que Napoléon Bonaparte semble plus aimé en dehors de nos frontières qu’en France ?

Je dirais d’abord que le fait qu’il ne soit pas aimé en France est une sorte d’idée reçue. C’est surtout l’affaire d’une superstructure hésitante et peureuse, évidemment celle qui a accès aux médias de masse. Mais lorsqu’on regarde un peu mieux ce qui se passe dans la population générale, on s’aperçoit que l’opinion est toute différente. Je n’en veux pour preuve que les quelques 600 événements organisés un peu partout en France à l’occasion du bicentenaire. Quant à l’étranger, il est vrai de dire que Napoléon est le personnage français le plus connu et le plus étudié, y compris dans les pays qui lui ont fait la guerre.

Quant à l’étranger, il est vrai de dire que Napoléon est le personnage français le plus connu et le plus étudié, y compris dans les pays qui lui ont fait la guerre.

Par exemple, des pays comme l’Italie et… l’Angleterre ont créé en 2021 des comités particuliers pour le bicentenaire de sa mort. Autre phénomène étonnant, le premier événement commémoratif de cette année a eu lieu le 6 janvier, au Chili, en commémoration de la présence de nombreux anciens de la Grande Armée dans les troupes qui luttèrent pour les indépendances sud-américaines, entre 1815 et 1830. Ajoutons encore que la trace laissée par le règne napoléonien, principalement le Code Civil, est encore très présente en Europe, en Amérique et même en Asie. Il y a parfois une sorte de fierté à s’en réclamer dans ces pays, souvent lointains.

La figure de Charles de Gaulle est progressivement devenue consensuelle, à tel point que tous les hommes et toutes les femmes politiques s’en revendiquent aujourd’hui, jusqu’à la gauche. Pourquoi n’est-ce pas le cas de Napoléon Bonaparte ? Parmi les candidats à la présidentielle, en voyez-vous un ou une, qui vous paraisse reprendre une partie de l’héritage bonapartiste ?

Le sens de l’histoire serait le même pour Napoléon, avec du consensus et une étude sereine, si les questions contemporaines, les projets « woke » et de déconstruction des identités nationales ne venaient interférer dans l’étude sereine et décontractée d’un phénomène historique essentiel à la construction sociale et politique de la France et, largement, de l’Europe. Tout au long de cette année 2021, nous avons dû hélas « lutter » contre ces tendances auxquelles je crois, nous devons résister de toutes nos forces. Deux cents ans après sa mort, Napoléon devrait être un sujet d’étude comme les autres (et même un peu plus intéressant que les autres, selon moi), au lieu d’être parfois un champ de bataille de notre époque. Quant au bonapartisme, enfin, il est souvent cité en référence mais n’existe quasiment plus en tant que tel, sauf à l’état groupusculaire. Étudier Napoléon n’est pas faire de la politique et, dans l’autre sens, n’est pas Napoléon qui veut.

Lire aussi : Napoléon Bonaparte, qui es-tu ?

Quel legs a laissé Bonaparte à la France ?

Les legs administratifs et institutionnels sont bien connus. On cite toujours le Conseil d’État, les préfets, la Banque de France et cent autres institutions qui existent encore. Peut-être leur manque-t-il le « fluide » qui fait fonctionner et anime de telles masses de granit dans le champ social. Question de courage, souvent, de volonté, parfois, de plusieurs générations de dirigeants pour lesquels l’intérêt national passait après l’élection.

En revanche, restent bien implantés dans notre société et en nous des marqueurs du quotidien qui font que, en matière de vie civile et quotidienne, nous faisons toujours du « Napoléon » sans vraiment le savoir. C’est sans doute ici que le triomphe de Napoléon et de ses équipes de réformateur est le plus net, bien qu’il soit « caché ».


Napoléon. La biographie inattendue de Thierry Lentz et Fanny Farieux
Ed. Passés/Composés, 192 p., 23 €

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