Dans une autre vie, il aurait pu être aventurier, ingénieur, philosophe ou Mr Keating du Cercle des poètes disparus. Dieu n’allait pas laisser filer un esprit comme le sien, alors Il en a fait Son serviteur. Portrait du dominicain qui met Jésus sur YouTube.
Pour rencontrer ce quarantenaire attentif et souriant, il vous faudra pousser la porte jaune dissimulée à l’arrière de l’évêché d’Évry. Les grandes chaînes nationales braquent depuis peu leurs laïques caméras vers ce jeune prêtre qui cartonne sur la toile. Dans ses productions, on découvre la vertu de tempérance avec Harry Potter, la vision du Diable dans les Blues Brothers, ou pourquoi Matrix cache une œuvre chrétienne.
Pour frère Paul-Adrien, pas de raison de cantonner le message du fils de Dieu aux vénérables livres, parfois difficiles d’accès aux plus jeunes. « Si la forme est ennuyeuse, personne ne va s’intéresser au fond. C’est fou de voir que par exemple les musulmans font dix fois plus de vues que nous ! Alors que sur le fond, on ne joue pas dans la même catégorie », sourit-il. Vêtu en permanence de l’habit monastique (« sauf pour aller chez le coiffeur »), ce prédicateur accomplit son office face caméra, dans un style résolument moderne, coupé d’un dogme impeccable et sans concession.
Cet équilibre lui vient en grande partie de son éducation. Quand on lui demande de raconter son parcours, il réfléchit et s’excuse d’avoir une mauvaise mémoire des dates, son histoire personnelle lui important peu. Pourtant, il y a de quoi dire.
Après des années de sécheresse, Adrien tente de renouer avec Dieu, pour « redonner sa chance au produit ». Et ça marche : l’horizon se dégage, tout prend un sens
Né dans la vieille famille du Moulinet d’Hardemare, le jeune Adrien se plie aux règles de la demeure familiale. Il vouvoie ses parents, dont il parle avec beaucoup de tendresse. « Chez les d’Hardemare, on se tient droit et on va à la messe le dimanche » ! Une fois les simples règles catholiques acquises, chacun cultive sa propre idiosyncrasie. Son frère lui refile des mangas et du hard rock, qui abreuvent son esprit déjà indépendant
Sa foi ? Une histoire d’amour riche en contrastes, comme toutes les grandes histoires. « À 13 ans, je voulais devenir prêtre ! » s’amuse-t-il, sans pouvoir s’expliquer cet élan juvénile. Adolescent, Adrien se plonge dans les sciences dures. Il perd la foi ; Dieu semble détenir bien moins de réponses qu’un brin d’ADN. Mais les questions existentielles le taraudent, et il embraye sur des études de philo. « Ceux qui prétendent pouvoir trouver un but à leur vie par eux-mêmes sont des menteurs. On ne peut pas être heureux sans Dieu ». Cette période athée, si dure fut-elle, fonde sa foi. Après des années de sécheresse, Adrien tente de renouer avec Dieu, pour « redonner sa chance au produit ». Et ça marche : l’horizon se dégage, tout prend un sens.
Rupture amoureuse : du fond de son studio étudiant où traîne le mégot écrasé d’une clope de réflexion, il se décide pour le séminaire. « Si un pote veut entrer dans les ordres parce qu’il s’est fait larguer, ne l’encouragez pas » ! rit-il. Il s’inscrit au séminaire, non pour devenir prêtre mais pour imiter la vie de Jésus. « Parce que c’est la classe », décrète-t-il.
Après quelques années d’enseignement en ZEP, il embraye sur un apostolat peu orthodoxe ; il joue et chante – « presque juste » – dans la rue, inspiré par le Delta Blues dont il raffole. Pour assurer un semblant de SAV, il poste quelques vidéos explicatives.
Lire aussi : Laura Magné : encre de fille
S’attendant à quelques vues, il est stupéfait par leur succès phénoménal, rapide et remarqué. On l’envoie alors à Évry : en parallèle de son service d’aumônier étudiant, son temps libre est dédié au tournage de ses vidéos. Son installation de l’enfer ferait pâlir d’envie des streamers aguerris. Affectueusement, il présente son dernier jouet : sa table de mixage, offerte par les étudiants. Ce dominicain ultra-connecté reste moine à plein temps : lever avec les laudes, coucher avec les vêpres.
Loin d’être la star de sa communauté, il y fait figure d’empêcheur de tourner en rond. Car le jeune d’Hardemare n’a rien perdu de son caractère rebelle. Pendant ses premiers sermons, il repérait ceux qui regardaient leur montre, et les tançait à la sortie de la messe tel un prof. Quitte à devoir s’en excuser après un petit rappel de sa hiérarchie. « Cela prouve quand même qu’on se comporte avec les prêtres comme on ne le ferait pas avec des professionnels ». Il interroge sur la liturgie, qu’il trouve ennuyeuse et tiraillée entre un conservatisme excessif et le charismatisme bruyant des protestants, en peine à trouver son charisme propre.
Sur la pertinence de l’habit aussi, dont seuls les musulmans comprennent encore la fonction. Vous verrez son visage amène au regard vif se fermer à la seule mention des affaires de pédophilie. « C’est terrible », lâche-t-il entre ses dents serrées d’une colère contenue à grand-peine. Pour lui, on parle beaucoup de miséricorde, mais trop peu de justice : « Le sens du bien et du mal s’est émoussé ».
Au cœur de sa vie, la charité, dont il rappelle le caractère fondamental pour tout catholique. « Dieu m’a sauvé. Je donnerais ma vie pour l’Église et pour mes frères ».





