En 1947, trois ans après La Grande Transformation, l’économiste hongrois Karl Polanyi publie La Mentalité de marché est obsolète, court texte dans lequel, sans innover sur le plan conceptuel, il met en mouvement sa célèbre thèse de l’encastrement. Son point de départ est le suivant : loin d’être naturelle comme le prétendent libéraux et marxistes, la société régie par le principe économique est une invention du XIXe pour accommoder les relations humaines à l’irruption de la machine. L’activité économique s’est alors transformée en un système de marchés où les hommes et la terre ont été appréhendés comme de vulgaires marchandises, donc transmutés par le marché, sur lequel tout interagit en vue de deux incitations uniques : la faim et les gains.
Lire aussi : Moi, Moshe Dayan
Or, nous rappelle Polanyi en mobilisant Aristote, l’homme est un animal social, de sorte que tout chez lui – dont son activité économique – a des ressorts bien plus larges que les motivations matérielles, tels la religion, la coutume, l’esthétique, l’honneur. Cette mentalité de marché est obsolète, nous dit-il encore, trop hâtivement cependant : les années 1930 amorcent une sortie du laissez-faire que ce soit par le keynésianisme ou le communisme, alors que la machine, en témoigne la bombe nucléaire, s’échappe de la sphère économique, au point que la « barbarie scientifique » menace. Sa solution : en veillant à préserver les libertés individuelles, il faut appréhender d’une manière nouvelle la machine et rompre avec le tout économique pour refaire l’unité vitale de l’homme. Alors qu’un demi-siècle plus tard, nous vivons une conjonction du machinisme fou – intelligence artificielle, métavers ou transhumanisme – et de la sortie de l’économicisme – au profit d’un retour du civilisationnel –, son programme de maîtrise humaine de la technique n’aura jamais été autant d’actualité.

Allia, 48 p., 6,50 €





