Pourquoi les chiffres différent-ils tant, sur le coût de l’immigration, selon les experts ?
Parce que nous n’avons pas la même méthodologie. Moi je fais un travail sur les coûts de l’immigration régulière et irrégulière, et sur ceux relevant des investissements consentis par l’État : investissements intérieurs pour améliorer la situation des immigrés en France, extérieurs pour freiner l’immigration, car, dans l’aide publique au développement, une partie est destinée à freiner l’émigration depuis les pays émergents. Or la rentabilité de ces derniers est à peu près nulle, car, au contraire de l’effet recherché, les aides publiques au développement ont développé un désir d’immigration.
C’est la thèse de Stephen Smith dans, La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent…
Il faudrait rendre à César ce qui est à César et à Gourévitch ce qui est à Gourévitch, mais bon, Stephen Smith connaît très bien l’Afrique et est très compétent, je ne peux que me féliciter qu’il ait viré sa cuti et m’ait rejoint.
Ainsi le Haut Conseil des Maliens de France sait combien il y a de Maliens en France, et leur nombre n’a aucun rapport avec les chiffres officiels
Pourquoi l’aide publique au développement renforce-t-elle l’immigration ?
Il y a trois raisons. La première est que, pour que l’immigration soit réussie, il faut avoir quelque chose à vendre au pays dans lequel vous allez vous rendre. Ce peut être votre force de travail, vos capacités intellectuelles, votre volonté de participer au développement du pays dans lequel vous arrivez. L’aide publique au développement a amélioré de façon indiscutable la situation des pays émergents en matière d’éducation. Il y a de plus en plus de diplômés, mais ces pays n’ont pas encore les moyens de donner un emploi aux gens qui sont formés. Donc une fois leur diplôme en poche, ceux-ci n’ont qu’une seule idée : aller vendre leur savoir et leur force de travail ailleurs.
La deuxième raison, et cela tout le monde l’a enfin compris aujourd’hui, c’est que ce ne sont pas les plus pauvres qui émigrent. Parce que pour émigrer, il faut disposer de ressources financières. Soit pour payer vous-même le voyage – qu’il soit légal ou pas – soit parce que l’argent vous est prêté par votre communauté, par exemple au moyen des tontines, et que vous avez donc contracté une dette auprès d’eux. À un moment, il va falloir les rembourser ! Si vous ne savez rien faire, vous ne pourrez jamais le faire, donc ce n’est pas à vous qu’on va prêter.
Et la troisième raison ?
La troisième raison est beaucoup moins connue, mais je vis au plus près des diasporas. Pour émigrer, il faut un capital intellectuel, un capital financier et un capital relationnel. Ce dernier point est très important. Si vous débarquez dans un pays où vous ne connaissez personne, vous n’y arriverez pas. Or les diasporas, en France, c’est 12 à 13 millions de personnes ! Elles peuvent vous fournir des adresses, des papiers, des procédures, des possibilités de trouver du travail – formel ou informel – etc. Elles jouent donc un rôle d’intermédiaires entre les pays d’origine et les pays d’accueil.
Or, dans l’aide publique au développement, on finance des transferts de savoir-faire, c’est-à-dire qu’on permet à un certain nombre de gens des diasporas de revenir dans leur pays d’origine. Qu’est-ce qui se passe ? Celui qui revient ne va pas revenir en lambeaux ! Il va revenir avec des cadeaux pour chacun, faire étalage de sa richesse, même si elle est parfois totalement factice. En revenant, il développe donc chez les autres une envie de faire comme lui : de partir. Marie Ndiaye a très bien exposé ça dans un roman. À la fin, toute cette petite partie de l’aide publique au développement destinée à freiner l’immigration, c’est résultat zéro.
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Quel est l’effet des investissements intérieurs ?
Les investissements intérieurs pour améliorer les écoles, le logement, la qualité de vie, une partie de la politique de la ville ont un effet, mais c’est un effet différé. C’est quand ces jeunes vont entrer sur le marché du travail qu’ils vont contribuer à l’augmentation du PIB. Dans quelle mesure ? C’est très difficile à anticiper.
Même sur le nombre d’immigrés ou de personnes d’origine immigrée, les chiffres diffèrent considérablement. À qui se fier ?
Les diasporas, au sens des organisations représentatives des diverses diasporas, savent combien elles ont de ressortissants en France. J’ai beaucoup travaillé avec les Comoriens et je peux vous dire qu’eux savent combien il y a de Comoriens en France : autour de 300 000. Ça ne se limite pas aux 80 000 à 100 000 Comoriens de Marseille. Les consulats ou les organismes officiels qui s’occupent de venir en aide à la population qui est en France (ou de la surveiller) constituent une autre source. Ainsi le Haut Conseil des Maliens de France sait-il combien il y a de Maliens en France, et leur nombre n’a aucun rapport avec les chiffres officiels qui ne décomptent que les Maliens en situation légale. La diaspora malienne en France tourne autour de 500 000 personnes ! C’est, avec la diaspora sénégalaise, une des deux plus grandes diasporas africaines et ça explique aussi la situation au Sahel : si on part et que les islamistes continuent leur progression, on va avoir une immigration qui va s’ajouter à celle qui existe déjà et on ne pourra pas les récuser parce qu’ils diront qu’ils sont des réfugiés politiques ou religieux.
Puisque vous connaissez bien les diasporas, qu’en est-il des transferts de fonds vers les « pays d’origine » ?
Une partie de l’argent qui arrive dans la poche des migrants est renvoyée au pays et c’est tout à fait logique parce qu’ils sont aussi partis pour aider leur pays.
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Ces transferts sont-ils taxés ?
Par Western Union, oui, par l’État français, non. L’État ne taxe pas car pour lui, l’argent envoyé au pays fait partie de l’aide au développement dudit pays. Et non seulement il n’est pas taxé mais, en 2006 et 2007, l’État avait créé un Compte Épargne Codéveloppement puis un Livret d’épargne pour le Codéveloppement pour inciter les étrangers ressortissants de pays en voie de développement travaillant en France à investir dans leur pays d’origine. L’idée : vous allez immobiliser de l’argent en le confiant à des banques, cet argent vous sera rémunéré ou vous bénéficierez d’avantages, et ces banques vont participer au développement de votre pays d’origine ou d’un autre pays en voie de développement, mais elles vont contrôler aussi l’origine des fonds et leur bonne utilisation. Les banques ont dit que ce n’était pas leur boulot et ça a été un échec total. Ces deux dispositifs ont été supprimés en 2011 au motif, dixit la loi de finances, que « ces deux produits d’épargne […] sont manifestement inappropriés : le compte épargne co-développement se trouve à peine distribué encore, malgré quatre ans d’existence, et le livret d’épargne pour le co-développement n’a même pas reçu un début de commercialisation en trois ans ».
Alors, que devient l’argent qui part « au pays » ?
Quand j’étais au Burkina, j’ai étudié de près, dans le cadre d’une mission qui m’avait été confiée par le gouvernement français, un panel de Burkinabés qui avaient reçu de l’argent de gens partis en France pour voir dans quoi il avait été investi. En 2013, il y avait trois grandes masses : l’argent immédiatement utilisé pour permettre à la famille restée au Burkina de mieux vivre ; celui investi dans la construction d’écoles ou, lorsque le donateur était musulman, de mosquées ; celui permettant à des entrepreneurs individuels de s’agrandir ou de se renforcer. Plus marginalement, certains avaient envoyé de l’argent au pays pour y faire bâtir une maison, soit pour eux dans le cas où ils reviendraient, soit pour leur famille dans le cas où ils ne reviendraient pas.





