Fugue latine
Continent’italia, Samuel Brussell, Stock, 272 p., 19,90€
Notre complice Samuel Brussell nous offre un beau livre sur l’Italie où cet esprit mercuriel de l’Europe, toujours en partance, carnet à la main, œil alerte, mémoire bouillonnante, sourire malicieux, compile des dérives sur le corps aimé de la sœur latine, laquelle, à force qu’on y multiplie les trajectoires et les correspondances, atteint la dimension d’un continent. Sous l’égide de Stendhal (« Non, l’action la plus simple ne se fait pas à Rome comme à Paris »), Brussell relève des attitudes, des réflexions, des anecdotes récoltées lors de voyages qui ressemblent tous à des fugues, au sens musical du terme, faisant courir la mélodie de ces détails sur les grands accords du passé. « Comme toujours, il suffisait de se souvenir du passé vivant pour mieux déchiffrer le présent, cette ombre coquette ». Cette manière subtile et foutraque de capter la vitalité des êtres et des choses, si distincte de la cérébralité parisienne, possède elle-même un accent et un charme italiens. Prenant langue avec les passants comme avec les grands fantômes, Brussell déploie sans plan cette Italie variée, sauvage, insolente, anti-moderne par de nombreux aspects, au sens qu’elle échappe au formatage comme au désenchantement. Un vaste épithalame, un savoureux tourbillon. RS

Fantastique du confinement
Les Affluents, Julien Bertrand, Plon, 204 p., 17€
Avril 2020, la France est confinée, un couple de trentenaire parisiens étouffant dans son appartement se réfugie à la campagne avec son fils, chez un couple d’amis plus âgés. Ils respirent de nouveau, ont l’impression d’être en vacances, se félicitent de cette parenthèse inattendue. Seulement, ils s’aperçoivent vite qu’il règne dans la maison une ambiance étrange, entre leur hôte qui déraille, les bruits bizarres la nuit, et les sales surprises offertes par la rivière qui coule en contrebas. Julien Bertrand a eu la bonne idée de mettre à profit l’atmosphère du premier confinement pour la tirer du côté du fantastique et du récit d’angoisse, en récupérant au passage le vieux motif du retour des citadins à la nature et des forces obscures qui s’éveillent. Le roman hésite un peu entre deux directions, veine fantastique d’un côté, comédie de mœurs de l’autre (beaucoup de dialogues entre les personnages, sur le thème du conflit entre générations et de l’idéalisme en politique), sans aller au bout de l’une ou de l’autre. Ce premier roman mérite malgré tout le coup d’œil, ne serait-ce que parce qu’il est l’un des rares à avoir utilisé comme arrière-plan le confinement de 2020, lequel a pour l’heure moins inspiré les romanciers qu’on l’aurait imaginé. BQ

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Solange dans le métro
Paris sous la terre, Solange Bied-Charretton, le Rocher, 188p., 15,90€
Un petit volume à joindre à la grande famille des livres de piétons de Paris, qui depuis Léon-Paul Fargue arpentent la capitale et notent, contemplent, admirent, déplorent, écrivent. Celui-ci a la particularité de se passer sous terre, dans le métro – à l’instar du Courage des autres, beau récit d’Hugo Boris sur les scènes de violence dans le métro, et plus généralement sur les choses vues dans les rames. Solange Bied-Charreton, depuis 2018, a noté ses impressions de voyageuse, relevé les bruits caractéristiques, observé les gens, les figures récurrentes (agents de sécurité, énigmatiques « familles syriennes », chorale russe et musiciens accrédités, etc.), analysé les comportements et les rites. Elle est attentive surtout à l’esthétique des lieux, et aux couches de passé que le métro perfore – la Belle Époque au Quai de la Rapée, avec ses poutrelles métalliques pleines de « technicisme et de foi dans l’avenir », les Trente Glorieuses à Châtelet-les-Halles, avec leur imaginaire naïf de vitesse et de consommation, etc. Le livre est composé de proses courtes agencées savamment, avec d’ingénieuses passerelles pour figurer des correspondances. Le style, soigné, culmine ici et là en phrases élégantes et évocatoires, comme celle-ci : « Le métro sera toujours le lieu de l’étrange, le carnaval permanent, cathartique, de l’ordre social, les enfers parodiques de la réalité à ciel ouvert ». JM

Guibert brûle bien
Dans les braises d’Hervé Guibert, Maxime Dalle, Louison, 144 p., 19€
Maxime Dalle, directeur de la revue littéraire Raskar Kapac, se chauffe aux figures des grands consumés et Hervé Guibert brûle bien, comme en témoigne ce petit livre d’un grand charme sulfureux. Pour aborder cet ange blond, écrivain sacerdotal et ardent, homosexuel martyr du sida, météore, en somme, des années 80, Dalle procède comme un orant méditant les mystères du Christ. Son rapport à sa singularité, sa pratique kamikaze de l’écriture, son lien avec Foucault, avec son amant Thierry, ses parents ou ses tantes, son rapport, évidemment, à l’enfance et à l’agonie, chaque chapitre développe une méditation subtile et percutante sur l’un des aspects de la destinée, si ce n’est sainte, du moins extraordinaire, de l’auteur du Mausolée des amants. On en retire l’impression d’une trajectoire à la fois pure et cruelle, comme celle d’une lame dans la chair de l’humanité, à un certain moment de l’Histoire. Ainsi, de détailler les reliefs d’une puissante vocation d’artiste, cette méditation éclaire. RS

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Deux critiques valent mieux qu’une (surtout quand elles s’opposent)
Haine, José Manuel Fajardo, Métailié, 112 p., 15€
Ce très court roman de l’écrivain José Manuel Fajardo, traducteur en espagnol de Céline et de Proust, se compose de deux contes alternés. Le premier se déroule à Londres, à la fin du XIXe siècle : un commerçant aigri fréquente les bas-fonds, maudissant la société pourrie qui l’entoure. Le second se déroule à Paris, de nos jours : un jeune banlieusard frustré rencontre un narco-trafiquant plein aux as, qui l’incite au rigorisme religieux et lui fait surveiller une salle de spectacle nommée Bataclan… Points communs entre ces contes : un accessoire (les cannes de luxe, d’où la photo de couverture), et un sujet (l’aigreur qui conduit à la haine, la haine qui pousse au meurtre). Écrit à la demande d’Anne-Marie Métailié, après dix ans de silence de l’auteur, ce bref roman un peu désarçonnant séduit par son côté inclassable et son style luxuriant. BQ
Revisiter le roman de Stevenson de 1886 (Dr. Jeckyll et Mr. Hyde), pour en faire une sorte de tremplin vers un massacre futur de grande ampleur à l’époque actuelle, nourri par de nouvelles raisons de haïr l’autre, constituait en soi un plan astucieux. Encore faut-il savoir haïr comme H. P. Lovecraft, par exemple, sut le faire à travers ses créatures romanesques, soit de manière épidermique et au gré d’une irrésistible montée en puissance vers le point de non-retour. Or, si Wildwood en imite à peu près la démarche, Harcha n’est qu’une marionnette sans épaisseur, un fiché S littérairement parlant dont les conflits intérieurs sont relatés comme de frustes rapports de police, bref, juste une idée et un crime, certes, mais en littérature. Anne-Sophie Yoo






