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De la persistance du clivage droite-gauche

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Publié le

6 décembre 2021

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : l’art de la table et « la persistance du clivage droite-gauche ».
table

« Tiens, maman, regarde, c’est bizarre, non ? De placer les couverts comme ça, la fourchette à droite et le couteau à gauche… C’est pas l’inverse, en général ? », demanda la jeune fille en faisant le tour de la table, gracieuse comme un faon mais curieuse comme une pie.

– Anna, s’il te plaît ! lui répondit sa mère en la foudroyant du regard. Ça ne se fait pas, quand on est invité, de commenter ce genre de choses ! À quinze ans, tu devrais le savoir tout de même, ce n’est pas la première fois que je te le répète !

– Allons, Charlotte, laissez-la donc s’exprimer ! pouffa E., qui venait d’entrer dans la salle à manger. La vérité sort de la bouche des enfants, nous en avons une preuve supplémentaire. D’ailleurs, vous n’ignorez pas que notre chère Chantal, quoique née Trompier-Gravier, a toujours eu, en ce qui concerne les arts de la table, des manières disons… peu conventionnelles.

– Pourquoi ça, peu conventionnelles ?

Comme dans les vaudevilles ou les feuilletons télévisés, Chantal était arrivée à l’improviste derrière lui, et avait saisi suffisamment de bribes de la conversation pour en deviner la tonalité générale.

Tout ceci ne tient aucun compte de la diversité, ni de la minorité trop longtemps opprimée des gauchers, ni des droitiers qui ont décidé qu’ils ne voulaient plus l’être

– Eh bien non, en effet, je ne suis pas conventionnelle, et j’en suis fière?! ajouta-t-elle d’un ton piqué. Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi je me plierais à ces règles arbitraires et saugrenues, à ces codes aberrants que vous qualifiez de savoir-vivre ! Anna fixa Chantal avec un sourire jusqu’aux oreilles

 – En gros, vous êtes IAR, comme on dit au collège ou sur TikTok, « Ignore All Rules » ?

– Anna ! intervint Charlotte.

– Non, non, reprit Chantal. Ma chérie, je n’irai pas jusque-là. D’ailleurs, je respecte les lois de la république : comme le rappelait récemment un jeune homme politique très sympathique mais dont j’ai oublié le nom, « rien n’est plus fort que les lois de la république ! » Par contre, ces prescriptions saugrenues qui viennent on ne sait d’où et sont totalement dépourvues de sens, je… je n’en ai rien à faire, en effet !

– Mathilde, si elle était là, dirait que vous vous en tamponnez le coquillard. Pour ma part, je n’en crois pas un mot, et je suis convaincu que vous non plus, du reste. Vous savez trop bien ce qui se passerait si l’on se passait de ces petites normes ridicules et insignifiantes. Et ce qui est arrivé à chaque fois qu’on a eu la très mauvaise idée de tenter l’expérience in vivo.

– Bah, mon cher E., vous allez encore nous parler des Sans-culottes de 93, des Bolcheviks des années vingt et des Gardes rouges de la révolution culturelle chinoise ?

– Et si vous y tenez, de bien d’autres moments, qui n’ont pas laissé que de bons souvenirs à ceux qui y ont survécu, et qui confirment l’intuition du vieux père Hobbes, quand il disait que dans l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme ! Mais sur un autre plan, je pourrais vous répondre aussi que ces règles, que vous prétendez saugrenues, sont toutes frappées au coin du bon sens. Au point qu’il suffit en général de se demander quelle serait la solution la plus simple et la plus naturelle, pour retrouver la règle.

– Alors, expliquez-moi donc celle qui concerne la place des couverts ? La coutume aurait-elle anticipé un article de Richard de Seze démontrant que le couteau est de droite, peut-être ?

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– Je suis sûr que l’intéressé vous remerciera de lui avoir suggéré cette excellente idée pour un prochain papier. Mais là aussi, c’est le bon sens qui commande. Partant de l’hypothèse que les droitiers sont immensément majoritaires, et que lorsqu’ils doivent découper quelque chose, c’est de la main droite qu’ils se serviront, c’est de ce côté que l’on place le couteau, la fourchette, qui ne sert alors qu’à bloquer l’aliment, se trouvant logiquement à gauche. C’est pour la même raison que l’on placera à droite la cuillère à soupe, et que la queue de la petite cuillère sera tournée à droite afin que le mangeur puisse la saisir plus facilement.

– C’est bien ce que je dis : tout ceci ne tient aucun compte de la diversité, ni de la minorité trop longtemps opprimée des gauchers, ni des droitiers qui ont décidé qu’ils ne voulaient plus l’être, ni du côté patriarcal et culturel de cette distinction !

– Vous avez mille fois raison, ma chère, comme d’habitude. Le jour où chacun avalera directement ses pilules nutritionnelles dans son coin, on n’aura plus à se poser la question, le clivage droite-gauche disparaîtra, et l’humanité sera enfin libre et heureuse.

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