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Un ange passe

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Publié le

4 octobre 2021

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : l’expression « un ange passe ».
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Dans le salon de Mathilde où un instant plus tôt les conversations allaient bon train, les invités étant tout heureux de retrouver des connaissances perdues de vue et de savourer avec elles des apéritifs variés en commentant une actualité qui ne l’était pas moins, le silence se fit tout à coup, subitement.

« Un ange passe ! » brama après une dizaine de secondes Maurice Bourgès-Maunoury, le célèbre professeur de droit administratif, ravi d’être le premier à énoncer ce qu’il prenait pour un mot d’esprit de grande classe. Joignant le geste à la parole, « MBM » lança une œillade complice à Gudrun, son épouse, qui tremblotait l’admiration, comme à chaque fois que son seigneur et maître daignait ouvrir la bouche.

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E., en revanche, se contenta de soupirer en fixant le plafond.

– Un Anche passe ! Wie lustig ! Gome zé droll, fou né droufé ba ? Nous n’afons ba ça auf deutsch ! s’inquiéta Gudrun qui, après trente-cinq ans passés en France, maniait avec aisance la belle langue de Guillaume Musso et d’Anna Gavalda.

– Ne vous tracassez pas, Gudrun ! intervint sèchement Chantal de S. Notre cher E. est un misanthrope qui se prend en plus pour l’arbitre des élégances. Je suis persuadé qu’il a sa petite théorie sur la formule « un ange passe », dont il va nous démontrer qu’elle ne se dit pas, et qu’il vaut bien mieux laisser le silence s’installer, avec le malaise qui l’accompagne.

– Ma douce Chantal, je n’aurais bientôt plus besoin de dire quoi que ce soit, c’est vous qui parlerez à ma place ! Mais de fait, vous n’avez pas tort, c’est le genre de lieu commun que j’abhorre.

Parce que j’adore le silence ! Et en particulier cette sorte de miracle que nous avons éprouvé il y a une minute

– Parce que vous détestez les anges ?

– Au contraire ! Parce que j’adore le silence ! Et en particulier, cette sorte de miracle que nous avons éprouvé il y a une minute, quand soudainement, sans que l’on sache pourquoi, tout le monde se tait en même temps. Le silence en société, qui n’exprime alors ni le vide, ni l’ennui, ni le fait que l’on n’a plus rien à se dire ou que l’on n’est d’accord sur rien, mais au contraire, une sorte de paix profonde. De contentement supérieur. Un instant suspendu, que chacun a la délicatesse instinctive de respecter – jusqu’au moment où, patatras, un olibrius quelconque décide que cela a assez duré à son goût, et balance son « un ange passe » comme une boule dans un jeu de quilles.

– Vous savez que Proust, que vous vénérez pourtant, parle dans Du côté de chez Swann d’un « silence profond mais intempestif et qu’il était poli de rompre » ? Vous entendez ? Poli de rompre !

– Certes, mais vous n’ignorez pas qu’il s’agit d’une scène quasiment burlesque, où les deux grands-tantes du narrateur, à moitié sourdes et légèrement cinglées, ont l’impression de ne plus rien entendre, et se mettent par conséquent à pérorer pour ne rien dire, l’une évoquant les coopératives suédoises, l’autre, les secrets du jeu d’acteur de théâtre de province… Bref, ma chère Chantal, l’inverse de ce que vous prétendez démontrer. Au fond, lorsque le silence se fait, c’est que l’ange est là, présent au milieu de nous. C’est pour cela que l’on se tait. En revanche, proclamer qu’il passe, cet ange, pour le simple plaisir de prendre la parole, suffit à le chasser de la pièce. Et à y introduire, à la place, les rires gênés de l’assistance, l’obscénité sous-jacente de la formule – sans doute connaissez-vous à ce propos la délicate variation attribuée à Jean Cocteau ? – et la vanité satisfaite de celui qui l’a énoncée. C’est effectivement un très joli cocktail.

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– Mais si le silence se prolongeait ? siffla Chantal, prête à tout pour défendre l’honneur de son vieil ami MBM.

– D’abord, cela n’arrive jamais. Ensuite, je serais tenté de vous dire, qu’est-ce que cela peut faire ? Enfin, ce serait aux convives de ranimer la conversation, mais pas en ricanant sur le fait qu’« un ange passe ». Et rassurez-vous, ça n’est pas bien difficile, il suffit de lancer un mot comme « Zemmour », ou « pape François », ou « Pfizer », ou « hydroxychloroquine », pour que tout reparte comme en 14 !

– Et au pire, conclut Mathilde en arrivant de la cuisine, ce sera à la maîtresse de maison de briser le silence en annonçant, comme je le fais à l’instant, que nous pouvons passer à table !

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